Dans l’ombre d’Edgar Poe

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Par Tristan Savin
Lire, juillet 2009 / août 2009

2009 marque le bicentenaire de la naissance de l’auteur des Histoires extraordinaires, salué par plusieurs publications. Une biographie et un essai permettent de redécouvrir le poète célébré par Baudelaire et Mallarmé. Et deux romans, en forme d’hommage, démontrent que le génie foudroyé continue de faire des émules.

Le 3 octobre 1849, on trouvait un homme inanimé sur un trottoir de Baltimore, Maryland. Détail étrange, il portait des vêtements trop grands pour lui. Transporté à l’hôpital, il y succombait quatre jours plus tard, d’un mal inexpliqué.

On identifia la victime: le journaliste Edgar Poe, né à Boston en 1809, orphelin adopté par un riche esclavagiste de Virginie, John Allan, qui l’abandonna à son sort dès sa majorité. Ainsi, toute sa vie, l’infortuné Edgar «Allan» Poe fut en butte à un destin semblant s’acharner contre lui. Sa mort ne lui apporta pas plus de paix. Quatre personnes seulement assistèrent à ses funérailles, expédiées, sous la pluie. A peine enterré, il se trouva couvert d’opprobre par la presse nationale. On lui reprochait ses moeurs dissolues, son mauvais caractère et des textes trop noirs. On n’évoquait jamais un grand écrivain mais un être dépravé, alcoolique et drogué. «On décida de lui dédier un cénotaphe de granit et de marbre, mais ce ne fut que vingt-six ans plus tard», précise Georges Walter, auteur d’une Enquête sur Edgar Allan Poe, poète américain, rééditée à point nommé pour le bicentenaire du génie. Cette biographie, exemplaire, s’ouvre sur une carte du ciel à la naissance d’Edgar Poe, «prédisposition» zodiacale ainsi légendée: «presque toutes les planètes se trouvent sous l’horizon».

Ainsi naissait le prototype du poète maudit, auquel ses livres rapportèrent à peine trois cents dollars. «Frère spirituel» de Baudelaire, «ingénieur des lettres» pour Valéry, «cas littéraire absolu» selon Mallarmé, l’auteur du Corbeau devint, au regard de l’histoire des lettres, le grand maître du fantastique, l’inventeur du récit policier, le précurseur du roman scientifique, le rénovateur du conte, l’annonciateur de la psychanalyse. Pas moins. D’abord auteur de poèmes «cosmiques» inspirés des romantiques anglais, Poe a 18 ans quand paraît son premier recueil. Son seul roman, Les aventures d’Arthur Gordon Pym, sort en 1838, amputé du dernier chapitre par l’éditeur, et se solde par un échec. A 30 ans, il accouche d’un nouveau chef-d’oeuvre, La chute de la maison Usher. En 1841, devenu rédacteur en chef, enfin libre de publier ses propres textes, il connaît la période la plus faste de sa vie et livre quantité de contes et de nouvelles. Parmi eux, Double assassinat dans la rue Morgue marque la naissance d’un genre: l’enquête policière, reprise avec un succès retentissant par ses disciples d’outre-Atlantique, Gaston Leroux, Conan Doyle et Agatha Christie.

Indigent, il inonde les journaux de ses histoires courtes
Dans son essai Avec Poe jusqu’au bout de la prose, Henri Justin nous éclaire sur l’oeuvre à travers une minutieuse analyse des textes – hélas peu didactique pour le néophyte. Ce spécialiste, déjà auteur de Poe dans le champ du vertige (1991), apporte également des précisions sur la vie de l’artiste maudit. Selon lui, «Poe se voulut poète». Il écrivait lui-même que «Edgar A. Poe» aurait dû s’écrire «Edgar, a Poet». Mais il manquait une lettre… Empêtré dans un lyrisme souvent morbide, il passe au conte, «persuadé que le poétique veille au coeur de toute littérature». Toujours en mal d’argent, il inonde les journaux de ses histoires courtes et aborde de nouveaux genres: comique, satirique, dramatique, merveilleux scientifique. Traumatisé par la disparition de sa jeune épouse, il vit dans l’indigence. Jusqu’à sa fin tragique, à seulement quarante ans. Georges Walter nous en apprend plus sur les circonstances de sa mort: «Aucune plainte ne fut déposée qui provoquât une enquête policière.» Pourtant, tout laisse penser qu’il fut dévalisé, sinon enivré et drogué, «voire l’un et l’autre», poursuit le biographe. Quand Poe arriva à Baltimore, une campagne électorale battait son plein. Or, la technique des agents électoraux de l’époque «consistait à neutraliser leurs proies avec un mélange de whisky et de narcotique pour les traîner de bureau de vote en bureau de vote». Selon un journaliste présent, cette méthode avait «dépassé la mesure» cette année-là… Mais dans la bonne société conservatrice du Maryland, «le crime, aux yeux de plus d’un, prit figure de juste châtiment». Pourtant, selon Henri Justin, «Poe ne prit jamais d’opium» (contrairement à une idée répandue) et, probablement diabétique, ne supportait pas l’alcool. Qu’importe la vérité: sa réputation fut salie par une génération de gens de lettres haineux, jaloux de son talent et il fallut un demi-siècle pour démasquer les mensonges. Walter avance une raison: «Il fallait expliquer la bizarrerie de l’oeuvre par l’immoralité de l’auteur.»

L’écrivain américain Matthew Pearl, déjà remarqué pour son formidable Cercle de Dante (Robert Laffont, 2004), a eu l’heureuse idée de poursuivre l’enquête, de manière romanesque. Il se base sur les nombreux mystères entourant la fin misérable du poète: pourquoi passe-t-il la soirée à Baltimore alors qu’il se rendait pour affaires à New York? Pour quelle raison la maison où il s’est rendu ce jour-là a-t-elle brûlé? Et qui est ce Reynolds dont le nom revient sans cesse au cours des délires de l’écrivain à l’hôpital?

Le héros de Pearl, jeune avocat admirateur de l’oeuvre de Poe, assiste par hasard à l’enterrement. Peu de temps avant, le poète l’avait chargé de prendre sa défense contre les calomniateurs. Décidé à réhabiliter la mémoire du «Sauveur de la littérature américaine», Quentin Hobson Clark entreprend des recherches, malgré les menaces d’un inconnu aux airs de fantôme et les sages conseils de son entourage bourgeois. La folie dont on accuse son écrivain modèle s’avère contagieuse. Il délaisse sa future épouse, abandonne la clientèle de son cabinet. Et n’hésite pas à se rendre à Paris pour retrouver le chevalier Dupin. Seul le plus célèbre détective de l’époque – héros de plusieurs histoires de Poe – peut l’aider à résoudre l’énigme.

Utiliser un personnage imaginaire pour enquêter sur la disparition de son créateur – par ailleurs père du roman policier -, il fallait oser! Le talentueux Pearl tient sa promesse. Diablement mené, ensorcelant dès les premières lignes, L’ombre d’Edgar Poe baigne dans une brume inquiétante, digne des Histoires extraordinaires.

Fabrice Bourland a eu une idée similaire. Avec La dernière enquête du chevalier Dupin, court roman historique écrit dans le style de l’époque, on retrouve l’ancêtre de Sherlock Holmes, chargé d’un cas tout aussi mystérieux: celui d’un autre poète, retrouvé pendu dans une ruelle: Gérard de Nerval. Les écrivains maudits n’ont pas fini de hanter leurs lecteurs.

2752903987 Enquête sur Edgar Allan Poe /Georges Walter. PHEBUS/  624 pages. Prix : 13 € / 85,27 FF.

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