L’hôtel très particulier de Jean-Claude Carrière

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L’écrivain habite dans une ancienne maison de jeu à… Pigalle. Stefan Zweig et Alphonse Allais y ont vécu et l’esprit littéraire perdure dans ce quartier des plaisirs.

En 1976, après avoir écrit des films pour ses amis Louis Malle, Luis Buñuel et Milos Forman, notamment, Jean-Claude Carrière a acquis un bel hôtel particulier pari- sien, grâce au succès de son adaptation au théâtre d’Harold et Maude. Curieusement, il ne se trouve pas dans les beaux quartiers du VIIe ou du XVIe arrondissement, mais à Pigalle. «A la fin du XIXe siècle, on appelait l’endroit le Cercle Massé. Jusqu’en 1931, année de ma naissance, c’était une maison de jeu et… un bordel», précise le maître des lieux, l’oeil égrillard, sur un ton amusé. Il aime les coïncidences. «Stefan Zweig et Alphonse Allais y vécurent, Mallarmé travaillait à côté.» Cerise sur le gâteau: Toulouse-Lautrec avait installé son atelier au dernier étage de cette demeure d’une quinzaine de pièces. Carrière y entrepose ses milliers de livres et profite du calme d’une cour arborée.

Réputé comme dramaturge, célébré comme scénariste, l’homme qui fit aimer Cyrano de Bergerac à toute une génération se définit «théoriquement» comme écrivain. Il n’a pas tort de le rappeler, le cinéma est une forme d’écriture. Et son premier roman, Lézard, date de 1957. Depuis, l’auteur de La controverse de Valladolid n’a cessé d’écrire: récits, théâtre, essais, chansons, dictionnaires, souvenirs… Sa filmographie, saluée par deux césars et une nomination aux Oscars, révèle une constante: ce fou de littérature a adapté les plus grands écrivains, de Flaubert à Giono, de Choderlos de Laclos à Kadaré, mais aussi Dostoïevski, Proust ou Sagan. Cinquante ans d’une carrière bien remplie, marquée par l’écriture et la lecture. Pendant ce temps, il a collectionné, dans l’intimité de son musée personnel, éditions originales, courriers et manuscrits de ses auteurs favoris.

Le tour du propriétaire commence par la cage d’escalier années 1930, en trompe-l’oeil. A chaque palier, de grands miroirs renvoient les images des niveaux successifs, dans un kaléidoscope en plongée digne de Vertigo. On imagine les fêtes données par le vieux complice de Jean-Pierre Coffe en hommage à Marcello Mastroianni ou Rudolf Noureev… Changement de décor dans la «salle mexicaine», couverte d’ex-voto et de masques inquiétants (chevelures, dents humaines authentiques, yeux mobiles), disposés pour restituer l’atmosphère d’un pays dont l’histoire le passionne – et auquel le grand voyageur vient de consacrer un instructif Dictionnaire amoureux. Les arts de la scène n’étant jamais loin de la littérature, un «meuble des précieux» recèle un manuscrit d’Alfred Jarry consacré au théâtre, aux côtés d’une lettre de Lewis Carroll.

La pièce suivante est dédiée aux contes et légendes de tous les pays, en plusieurs langues, collection complète qu’il cherche à léguer à un musée. «Je suis un collectionneur d’occasion», résume-t-il, avant de dévoiler un carnet dont la reliure en fer cache des photos pornographiques prises en 1900: «Un livre réservé aux plaisirs solitaires des marins.» Nourri des aventures de Jack London, enfant, Carrière fut frappé, à l’adolescence, par le Manifeste du surréalisme. Entre autres raretés bibliophiliques, il conserve une édition d’André Breton avec une dédicace à Benjamin Péret. «J’aime bien ouvrir un livre au hasard», dit-il en s’emparant d’un recueil de Robert Desnos. Sur la page de titre, recouverte d’une écriture serrée, le poète s’adresse à Paul Vaillant-Couturier, lui promettant de partager prochainement un gras-double. L’acteur occasionnel lit l’ «envoi» d’une voix chaleureuse où perce un léger accent du Sud: «C’est d’autant plus émouvant quand on sait que les deux sont morts peu après en déportation.»

Au sous-sol, d’autres surprises attendent le visiteur: hammam aux boiseries orientales, cave à vins, chambre d’amis décorée de dessins humoristiques de Pierre Etaix. Face à une table de travail couverte de dossiers, les souvenirs d’une vie défilent dans leurs cadres: portrait d’Antonin Arthaud par Balthus, pastel de Valentine Hugo, dessins de Fellini et de Jean Cocteau, photo signée par Henry Miller, portrait de groupe de la période hollywoodienne du scénariste, au milieu de Billy Wilder, George Cukor et… Alfred Hitchcock. «Dommage, John Ford s’est absenté cinq minutes avant l’arrivée du photographe.»

Dans le petit boudoir attenant, l’infatigable travailleur montre ses travaux en cours de réalisation: la publication, en octobre prochain, d’un dialogue avec Umberto Eco sur le savoir et sa transmission (N’espérez pas vous débarrasser des livres, Grasset); l’adaptation d’un texte de Tagore avec l’écrivain et cinéaste Atiq Rahimi et un film avec le dalaï-lama au sujet du pouvoir spirituel… «Je ne mourrai plus jeune», plaisante le spécialiste du Mahâbhârata, avant de confier le grand projet de sa vie: réussir à reconstituer, par écrit, la rencontre entre Lao-tseu et Confucius. A 78 ans, Jean-Claude Carrière a des allures de sage. Les bouddhas accumulés sur les rayonnages l’inspirent et le protègent. Ou serait-ce le masque de Ganesh, patron des écrivains et des vagabonds, avec lequel Kiara, sa malicieuse fille de six ans, adore jouer?

par Tristan Savin © LIRE

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