Algérie News-Hadj MILIANI: L’intellectuel: du militant à l’expert, de « l’engagé » au technicien

algerie news

Hebdomadaire du jeudi 27 aout au mercredi 01 séptembre 2009/ N°1

une

Pour Meliani hadj, figure-type de l’universitaire non totalement « fonctionarisé », ensegniant à l’institut des langues étrangères (littérature française) à Mostaganem, historien du raï, spécialiste du culturel, c’est une approche par la « globalisation » qui expliquerait la « mort » de la figure de l’intellectuel algérien: on est passé du militant à l’expert, de l’homme engagé au technicien.

Par : K. Derraz

Algérie News : Avec en toile de fond un dossier sur Ali Kenz, est-ce qu’il est juste et légitime de faire le procès de l’intellectuel algérien, maintenant, surtout après la décennie 1990 ?

Meliani Hadj : Non, on ne peut pas faire de procès, mais seulement un constat. D’ailleurs, c’est ce que Ali El Kenz a essayé de démontrer dans son dernier livre. Une démonstration indirecte à travers son propre parcours pour
essayer de voir et tracer l’itinéraire de sa propre génération d’abord, le CV de formations de ses contemporains et ses étapes.
Avec la «marque» de la colonisation, l’Indépendance, ce bouillonnement intellectuel à l’université d’Alger à cette
époque, la fascination marxiste, ensuite le rapport à l’Etat-nation avec Boumediene… Il y eut aussi cette halte
avec l’arabisation, en tout cas pour le groupe d’Ali El Kenz quand il a essayé avec Chikhi et les autres de s’arabiser, le
voyage en Egypte dans ce cadre-là et toutes ses expériences dont il a essayé de rapporter les faits. Il y a aussi ce chapitre d’une vie, dénommé «rencontre avec le monde arabe», un univers que l’on ne connaissait pas justement. Il y a aussi l’avènement de la classe ouvrière et la grande enquête qu’ils avaient réalisée,  lui et son groupe avec Chikhi et
Guerrid, sur la SNS, la recherche à nouveau centrée sur la société algérienne et enfin, l’étape de l’avènement de l’islamisme politique et l’exil. L’expérience dure de cet exil et l’effort fait pour se repositionner avec des réflexions et des analyses, sur les géographies du Sud, en Afrique et dans le monde arabe. C’est Ali El Kenz qui va s’intéresser à la question des élites, ses modes de constitution, son historique, son poids dans la société de support… Son ouvrage est une réponse intéressante à votre question. Il fait le bilan de sa génération, de ses ratages, etdes analyses que cela a imposées.

Algérie News : L’itinéraire d’Ali El Kenz est presque typique. Cela n’empêche pas de penser que tout ce périple a abouti à une sorte de statut de démissionnaire permanent chez l’intellectuel algérien. Une démission que l’on retrouve par ailleurs dans l’opposition politique, les partis…etc. Comparé à la dynamique des années 1990, depuis des années… il n’y a rien ! On est poussé à diagnostiquer la mort de la société algérienne dans la mort de ses élites, de ses démissions.

Meliani Hadj : Non, je crois que la fonction a changé tout simplement. Il y avait, à une certaine époque, une fonction de l’intellectuel liée à l’Etat-nation, un statut qui lui permettait une présence dans cet « Etatnation», qui pouvait être commanditée ou autonome. Aujourd’hui, on n’a plus cet espace favorable à l’expression de cette intelligentsia c’est tout. Ce n’est pas qu’elle n’existe plus, mais elle n’a plus les moyens de tenir le «discours». Que cela soit du côté de ce qu’on appelle, en termes galvaudés, la «société civile» ou du côté des institutions de l’Etat-nation.
Des deux côtés, presque on ne voit plus la nécessité d’avoir une élite et des intellectuels.
C’est pour cette raison que lorsque l’intellectuel intervient, il n’a plus aucune incidence aujourd’hui. On n’a
plus besoin de lui, ni « enhaut », ni « en bas ». Je crois qu’il faut poser la question autrement et se dire que c’est le fonctionnement de la société et de l’Etat qui enlève, de fait, toute possibilité d’expression à l’intellectuel.
Ce n’est pas qu’il n’existe plus, mais c’est sa parole qui n’a plus aucune place dans cette société.
Aujourd’hui, le registre de légitimité est celui du chef d’entreprise, de la figure du débrouillard de tout type. Ce sont des
modèles de réussite qui peuvent avoir un discours. Aujourd’hui, l’audimat est beaucoup plus en faveur d’un entraîneur
de football ou d’un joueur qui ont la possibilité d’avoir une parole publique.

L’autre vraie question est de savoir pourquoi nous n’avons plus d’intellectuels organiques ? Tu me poses la question
des intellectuels autonomes au sens sartrien alors qu’on doit surtout poser la question de l’intellectuel organique. Il
n’y pas plus de figures intellectuelles pour défendre cet Etat, capables de monter au créneau pour défendre la politique de X ou Y. Une défense qui ne soit pas «langue de bois» ou «discours» mais une construction pour faire la plaidoirie
des choix politiques du moment. Cela n’existe plus ! On n’a plus que des «serviteurs», pas d’intellectuels ! Même
les intellectuels organiques au sens que lui donne Gramsci n’existent plus !
Personne ne les appelle. Et même lorsque les intellectuels s’expriment, comme on peut en lire dans les colonnes des
journaux et les pages «débats», paradoxalement il n’y a jamais «débat»…

Algérie News : Mais à quoi est due cette rupture ? Ce passage de l’intellectuel organique militant au statut d’intellectuel «observateur» externe ?

Meliani Hadj : Comme je l’ai dit plus haut, il s’agit peut-être de deux facteurs. Le premier est que l’Etat s’est débarrassé de ses intellectuels, et se contente de serviteurs. Il n’éprouve plus le besoin d’avoir des
intellos de la trempe de Cheriet, de Lacheraf, des gens qui avaient, dans la galaxie du FLN, un positionnement
d’intellectuels. Quel est le parti qui en possède aujourd’hui ? Est-ce que Hamas
le FLN ou le RND ont-ils des intellectuels organiques ? Malheureusement non. Ce sont des partis où on peut
retrouver des docteurs, des universitaires, mais ce ne sont pas des gens capables de produire une réflexion propre.
Ce sont d’abord des partisans et justement ce ne sont pas les propos d’un porte-parole de parti qu’on attend.
C’est cet aspect de la vie intellectuelle de l’Algérie qui m’interpelle le plus. On part du principe dramatique que
l’Etat ou le parti n’a pas besoin de l’intellectuel organique mais de «serviteurs». Or le problème est qu’un Etat
ne peut pas se suffire de serviteurs. Il a aussi besoin de gens aptes à «porter» sa parole, à lui apporter une réflexion,
à la théoriser.

Algérie News : Est-ce que ce tableau est valable aussi pour le courant islamiste ?

Meliani Hadj : Le problème est que même le discours islamiste est un discours importé. Même les intellectuels qui façonnent la pensée religieuse en Algérie aujourd’hui dépendent de cette «importation». J’ai été frappé il y a quelques jours, dans une plage, d’entendre de la musique religieuse …libanaise. On a quand même
nos propres madayeh !! Pourquoi n’eston pas capable de les diffuser ? Parce que comme pour le discours intellectuel.  On importe des spécialistes et on encourage un mouvement de références extérieures. Même les islamistes ne
sont pas capables de produire leurs propres intellectuels organiques ! Même pour penser le radicalisme ou le fondamentalisme. On est en fait dans la position permanente de l’exécutant. Même pour le GSPC, on est dans la position de simples émirs, qui donnent suite à des fatwas produites ailleurs, incapables qu’ils sont de produire leur propre
réflexion. Ce que je dis n’est pas valable uniquement pour la sphère politique, mais aussi pour la sphère éditoriale. Les ouvrages qui circulent aujourd’hui, sont des ouvrages d’intellectuels islamistes moyenorientaux
dans la majorité des cas. Si la parole de l’intellectuel algérien n’est pas audible, c’est parce qu’elle n’arrive pas à
penser d’une manière autonome. Je ne dirais pas à «s’algérianiser» car cela ne veut rien dire et lorsqu’on réfléchit, on le
fait sur le mode de l’universel. Ce qui manque c’est simplement cetancrage. Et cela n’a rien à voir avec les catégories islamistes, démocrates, organiques… etc.

L’autre paradoxe, c’est qu’on n’est pas arrivé à se constituer en communautés. Le drame des intellectuels et donc des
universitaires qui sont à la base de cette population, c’est qu’on n’a pas de communautés universitaires. Cela veut dire

qu’on n’a pas de références universitaires où on se cite les uns les autres. Mis à part une dizaine de noms, entre El Kenz, Addi ou d’autres, cet espace de références est vide. Et tant qu’on n’a pas cette communauté de références, même avec des gens avec qui on n’est pas d’accord, on n’a rien. Le noyau d’intellectuels qui existait il y a une vingtaine d’années a complètement disparu aujourd’hui. La première étape je le crois est de se constituer en tant que communauté universitaire. Je veux dire une vraie communauté autonome, qui ne dépend d’aucune sphère externe. Or aujourd’hui, dès qu’un universitaire a un certain «grade», il rêve de devenir le chef de quelque chose, d’être député et d’entrer dans le clientélisme. Il ne peut donc plus se présenter et fonctionner comme un intellectuel.
Chacun se dit qu’il ne sert à rien d’écrire des ouvrages et de marquer une présence sociale en se répétant «si je suis chef de quelque chose, je suis au moins reconnu dans ma famille, dans mon quartier, dans ma tribu». Ce genre de communauté existe dans des pays voisins comme le Maroc où des universitaires se citent, se reconnaissent, et débattent. C’est le cas aussi dans le reste du monde arabe, toute proportion gardée. Pourquoi en sommes- nous là ? Je n’ai pas de réponse. Je me dis cependant que si le délitement touche toute la société, pourquoi les élites seraient-elles épargnées ?

Algérie News : On a aussi cette impression de décalage entre une communauté d’intellectuels algériens en exil qui continue de produire un discours sur l’Algérie, mais un discours décalé par rapport aux réalités présentes. Des analyses enfermées dans les grilles des années 1990 et de la crise de cette décennie. Une production« d’exil » en quelque sorte.

Meliani Hadj : Oui, on est d’accord. A l’évidence cela vient du fait que l’on est coupé aussi. Eloigné. Un intellectuel a besoin d’être dans le réel social, le sien. En termes de savoirs, la demande sociale où il baigne l’amène à produire des discours qui sont éloignés par rapport à sa société d’origine.
Il y a donc un décalage de fait pour certains. Pour certains, je dis, car d’autres ont réussi à maintenir une réflexion
critique qui n’est pas restée bloquée sur des périodes fixes. D’autres sont restées malheureusement dans les problématiques des années 1980-1990. Ils sont aussi contraints par les demandes des milieux scientifiques étrangers qui les emploient.
Ces intellectuels ont quand même joué leurs rôles à l’époque où l’Algérie a connu une grave crise, mais il ne faut pas leur demander de changer les choses tant que les réalités algériennes sont ce qu’elles sont justement. Pour résumer un peu la situation, il faut surtout rappeler qu’en Algérie, on a produit des diplômés pas des intellectuels. Et tant que l’intellectuel n’a pas un espace relativement autonome, on n’a pas cette communauté qui instaure les valeurs et
les hiérarchies de valeurs.
Algérie News : Qu’elle soit en exil, ici, en crise ou sous contrainte, cette élite donne l’impression qu’elle n’a jamais pu produire un discours alternatif à l’islamisme politique.

Meliani Hadj : Ecoutez, pendant longtemps, et je fais partie de ce procès, les intellectuels ont ignoré le facteur religieux dans leur trajectoire de formation.
Cela leur est tombé sur la tête en quelque sorte. C’est-à-dire comme donnée fondamentale intrinsèque de la société
algérienne. Quelque part, lorsqu’on s’est mis à réfléchir sur cette question, c’était déjà trop tard ! La grande leçon des intellectuels dits démocrates, c’est de n’avoir pas pris conscience de la question de l’Islam. En dehors de son aspect politique ou «événementiel», le facteur religieux n’a pas été pris en compte, dans la formation.

Certains ont été largués dès les premières années, d’autres ont essayé de s’y mettre mais avec beaucoup de retard. Mais heureusement depuis cette époque, beaucoup ont réussi a produire un capital d’analyses sur la question de l’Islam,
sachant aussi que cela prend du temps pour que ce discours critique et d’analyse puisse maîtriser ce champs et son histoire.
Moi, je trouve que c’était cela la leçon des années 1990. L’islamisme n’était pas l’acte d’une poignée d’agités, mais une demande profonde de la société.
On a déjà un capital de noms comme Hocine Bekhaïra, Abderrahman Moussaoui, des anthropologues de l’Islam, de l’islamisme… Je cite ceux que je connais, mais ils sont nombreux par ailleurs à s’intéresser à cette dimension
religieuse en profondeur pour ensuite en démanteler les mécanismes de manipulations idéologiques par exemple.

Algérie News : Qu’est-ce qui explique cette vision qu’ont les Algériens de leurs élites qu’ils jugent illégitimes et manquant de crédibilité?

Meliani Hadj Grosso modo, les Algériens n’ont pas tort. Beaucoup d’intellectuels n’ont fait que prendre le train en marche, théoriser le politique. Je pense surtout à la révolution agraire, le socialisme surtout.
Beaucoup d’intellectuels, sans être organiques, et même avec un discours critique, ont été à la traîne de la décision
politique.
Cependant, il faut rappeler que le problème de la légitimité est un problème d’abord de la communauté : si les universitaires et les intellectuels ne sont pas reconnus par eux-mêmes, comment voulez-vous que leur société les reconnaissent ? Comment voulez-vous qu’on ait de la légitimité si celle-ci est recherchée par l’intellectuel du côté d’un wali ou d’un ministre et pas chez la communauté des pairs ?

K. D.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s