« L’Olympe des infortunes » de Yasmina Khadra

« Ici, c’est notre Olympe, et t’es ma part d’éternité. À nous deux, nous sommes le monde.»
Par Béatrice ARVET • Correspondant La Semaine • 23/01/2010 à 08h12

Yasmina Khadra a toujours à cœur de créer des passerelles entre des communautés qui n’ont rien pour se comprendre. Avec “L’Olympe des infortunes”, il met en scène une assemblée de “clochards célestes” qui ont les pieds dans les immondices et la tête pleine de rêves et d’illusions. Une fable initiatique qui questionne la liberté, le mensonge et la culpabilité.

Dans un terrain vague coincé entre une décharge et la mer vit toute une série de personnages hauts en couleur qui forment une société hiérarchisée avec ses règles, ses rivalités, ses préjugés et ses clans. La décharge est leur royaume et la pire insulte serait de les comparer aux SDF de la ville, même si certains s’abaissent parfois à en fouiller les poubelles. Du côté de la jetée trône Le Pacha et sa cour, toujours entre deux beuveries. Un peu plus loin, Bess le solitaire n’accepte aucune compagnie excepté son chien. Haroun le Sourd entend très bien, mais refuse d’écouter les conseils de ses compatriotes. Il y a aussi Mama et son soûlard de compagnon dont on ne sait s’il s’agit de son frère, de son père ou de son fils. Et enfin, dans un ancien fourgon de police abandonné, Ach le Borgne et Junior partagent un quotidien loin d’être sans nuages.

Ach s’y entend pour mythifier le clochard, initier son protégé à la noblesse d’une liberté sans dettes, débarrassé des affres de l’argent “Quand tu le sers, il te dérobe les yeux; quand il te sert, il te confisque le cœur”. Mais Junior a trop souvent le regard tourné vers la ville. Bien qu’on le prenne pour un benêt, il se pose des questions, rêve d’ailleurs, et la tutelle du Borgne commence à lui peser. Ach a bien du mal à le convaincre qu’ils font partie de la race des Horr, “les clodos qui se respectent”, que leur territoire est un Olympe dont ils sont les dieux et que toutes les télés du monde ne valent pas la voûte céleste et son spectacle d’étoiles.

Khadra interroge la déliquescence de notre société
Lorsqu’un barbu étrange, au comportement messianique apparaît sur la plage et commence à prêcher le salut par une autre forme de liberté, celle qui consiste à prendre son destin en main et à devenir acteur de son existence, Ach, désespéré, sent que son poulain va lui échapper. Comment le contraindre à entendre raison ? Doit-il le laisser partir dans le monde haï de la civilisation ? Et pour Junior, comment faire le tri entre l’illusion et la chance qui passe, entre la manipulation et sa propre volonté quand on n’a aucun savoir ?

Aussi à l’aise quand il brosse le portrait de ces paumés magnifiques que dans la métaphore, Yasmina Khadra interroge la déliquescence de notre société qui, par ses exclusions, engendrent une marginalité nihiliste. Plein de tendresse pour ses personnages, un peu angélique parfois, il cerne l’ambiguïté de leurs motivations, les failles que chacun a enfouies sous des tonnes d’alcool et de certitudes, les mirages dans lesquels ils s’enferment plus sûrement que dans la prison de la société urbaine. Très différente de ses précédents romans, cette parabole sur le déterminisme et l’impossible émancipation de la chaleur humaine révèle de nouvelles facettes du talent de ce conteur hors pair.


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