Un enfant prodige d’une Algérie avare de reconnaissance/ Mohamed Arkoun, un grand savant s’est éteint

Lorsqu’un savant décède, la connaissance est orpheline. Le grand penseur et spécialiste de la pensée islamique algérien Mohamed Arkoun a quitté ce bas monde mardi soir à Paris à l’âge de 82 ans.


L’islamologie a perdu, en la personne de Mohamed Arkoun, un pilier dont l’œuvre a marqué d’une emprunte indélébile l’histoire contemporaine d’un Islam en quête de relecture. Celui qui a consacré sa vie à plaider pour un Islam repensé dans le monde contemporain s’est éteint loin de sa terre natale qui n’a pas su lui donner la reconnaissance qui lui est due.
Une reconnaissance qu’il trouva partout dans le monde, dans les plus prestigieuses institutions et universités, mais pas dans cette Algérie si ingrate et avare de gratitude et de récompense envers ses enfants prodiges.

Mohamed Arkoun, dont le parcours et la vie furent ceux d’une ascension fulgurante d’un savant épris de connaître et de chercher, refusant de se soumettre aux barricades et au diktat de la pensée unique, s’en va rejoindre Averroès, Avicenne et Ibn Khaldoun dans le royaume du Juste. Comme ces derniers, il mit un point d’honneur à dire autrement que les autres. Son esprit éclairé et ses convictions d’humaniste lui tracèrent le chemin vers une connaissance approfondie d’un Islam affranchi du dogmatisme obtus et ignorant. De livres, en conférences, et d’articles en participation à des colloques aux quatre coins du globe, Arkoun s’en est allé en «guerre» contre l’obscurantisme et ce qu’il appelait «l’ignorance institutionnellement organisée».

Peu lui importait de provoquer la foudre de ses détracteurs parmi les fanatiques religieux ou leurs sponsors dans les partis Etats partisans d’un figisme de la pensée. En homme de conviction et de raison, il ne se lassait pas de militer pour la libération de la pensée et contredire les dépositaires du sacré et les responsables politiques qui voient d’un œil menaçant l’ijtihad.

N’est-ce pas là le meilleur sens à donner à sa vie que de militer pour rendre à l’humain sa capacité de réfléchir, sans obéir à une chapelle doctrinaire et arriver à la voie du vrai.

«Rien ne se fera sans une subversion des systèmes de pensée religieuse anciens et des idéologies de combat qui les confortent, les réactivent et les relaient. Actuellement, toute intervention subversive est doublement censurée : censure officielle par les Etats et censure des mouvements islamistes. Dans les deux cas, la pensée moderne et ses acquis scientifiques sont rejetés ou, au mieux, marginalisés. L’enseignement de la religion, l’Islam à l’exclusion des autres, est sous la dépendance de l’orthodoxie fondamentaliste», disait Arkoun.

Dans ses études sur les régimes arabes post-indépendance, l’éminent professeur disait que «les échecs ont commencé dès le lendemain de l’indépendance. Partout se sont imposés des régimes policiers et militaires, souvent coupés des peuples, privés de toute assise nationale, indifférents ou ouvertement hostiles à tout ce qui peut favoriser l’expansion, l’enracinement d’une culture démocratique. Les moyens par lesquels les régimes se sont mis en place n’ont, nulle part, été démocratiques». Arkoun militait aussi pour un dialogue interreligieux capable de trouver les ponts d’entente, ce qui lui a valu d’être qualifié de «passeur» entre les religions.

Parcours d’un combattant pour la démocratie, la laïcité et la paix

Mohamed Arkoun est né dans le village Taourirt Mimoun, (Ath Yenni), dans la wilaya de Tizi Ouzou en 1928. Il était professeur émérite d’histoire de la pensée islamique à l’université de la Sorbonne à Paris. Son parcours jalonné de succès débuta à l’école primaire de son village natal, puis à Oran pour des études secondaires chez les Pères Blancs.
L’intelligence du jeune Arkoun lui ouvrit la voie à des études en littérature arabe, en droit, en philosophie et en géographie à l’université d’Alger. Il a préparé l’agrégation en langue et littérature arabes à l’université de la Sorbonne, puis enseigna après dans plusieurs universités. Il était agrégé en langue et en littérature arabes en 1956 et docteur en philosophie en 1968. Et c’est en 1980 qu’il a été nommé professeur à la Sorbonne nouvelle-Paris III.

Il fut l’initiateur d’une chaire à la Sorbonne sur «l’islamologie appliquée». Ses cours et conférences dans de nombreuses universités (Princeton, Londres, Berlin, Caire, Strasbourg, Amsterdam…) ont marqué l’aura de ce grand savant méconnu chez lui. Mohamed Arkoun a aussi été membre du Comité directeur puis du jury du prix Aga Khan d’architecture (1989-1998), du jury international du Prix Unesco de l’éducation pour la paix (2002), et du Conseil scientifique du Centre international des sciences de l’homme de Byblos (Liban, Unesco). Des distinctions, Arkoun en a reçu beaucoup, dont celui d’officier de la Légion d’honneur en 1996, officier des Palmes académiques et le titre de docteur honoris causa de l’université d’Exeter au Royaume-Uni.

Il a été destinataire d’un des plus prestigieux honneurs qu’un chercheur puisse recevoir en étant invité à donner «les conférences de Gifford» à l’université d’Edimbourg. Il est aussi récipiendaire en 2002 du 17e «Giorgio Levi Della Vida Award» pour l’ensemble de ses contributions dans le domaine de l’étude islamique et lauréat en 2003 du prix Ibn-Rushd.

Les ouvrages d’Arkoun enrichissent les bibliothèques du monde entier, mais pas celles de l’Algérie. Vivant, il était méconnu des siens, mort le sera-t-il ?


Nadjia Bouaricha/
El Watan

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