Eclairage. Le livre et la lecture en Algérie: Allures et ratures

Les données du paysage du livre sont connues de tous les spécialistes, mais mériteraient d’être davantage débattues.


Pour l’Algérie, quelques données (encore partielles) sont essentielles pour configurer complètement le cadre général du propos (en dehors de l’édition proprement dite qui mérite à elle seule une étude particulière). Il s’agit de prendre en ligne de compte tout d’abord le poids du réseau public des bibliothèques, des librairies générales et des éditeurs publics et privés. En 2008, le ministère de la Culture recensait 331 salles de lecture et 182 bibliothèques communales en Algérie. Depuis, 120 bibliothèques ont été construites et 22 bibliobus acquis.

Ce décompte ne comprend pas les bibliothèques universitaires, celles des établissements scolaires, des entreprises et des associations et institutions privées). Ces chiffres sont à considérer comme purement indicatifs, de nombreuses bibliothèques publiques ayant été construites dans le cadre des nouvelles structures urbaines édifiées ces deux dernières années.

Cette identification générale pose néanmoins le problème de la nature de ces salles de lecture et du type des ouvrages proposés. À la même période, le ministère de la Culture répertoriait 67 libraires (au sens d’établissement dédié uniquement à la vente des livres) présents sur 23 wilayas (une moyenne de 1 à 5 dans ces wilayas, exception faite d’Alger). Enfin, 75 éditeurs sont listés également en 2008 par le ministère de la Culture, dont 14 seulement hors de la wilaya d’Alger. Cependant, en 2010, on recense 165 éditeurs déclarés au registre de commerce, ce qui signifierait que leur nombre aurait plus que doublé en deux ans. Il faut ajouter à ce panorama que des opérations exceptionnelles ont permis de «booster» le monde de l’édition par une certaine politique volontariste.

Ainsi, 1000 titres d’ouvrages ont été édités en 2007 dans le cadre de l’évènement « Alger, capitale de la culture arabe », par des éditeurs et des institutions de recherche) avec un soutien financier du ministère de la Culture. De même, en 2009, le Festival culturel panafricain a été l’occasion de mettre sur le marché plusieurs dizaines de titres (265). Enfin, de 2007 à 2009, le ministère de la Culture a fait éditer près de 800 titres en littérature de jeunesse qui ont été distribués aux bibliothèques à travers le pays pour créer des espaces de lecture pour enfants. Si l’on retient la période 2008-2009, un soutien a été accordé à 140 éditeurs pour la publication de 1045 titres, tous genres confondus, totalisant plus de 2 millions d’exemplaires.

Ces aides concernent essentiellement la littérature (roman, nouvelles, poésie), les essais et les beaux livres, notamment ceux relatifs à l’histoire et au patrimoine culturel national. Mais il convient cependant de noter que le livre scolaire représente plus de 75% du marché national. On peut relever, sans aucun doute, une réelle dynamique de structuration des institutions dédiées à la lecture, à la fois par la mise en place d’un réseau de bibliothèques, dont la multiplication a été particulièrement significative entre 2005 et 2010, que par une politique volontariste de soutien à l’édition générale et celle pour enfants.

Depuis 2003, une série de manifestations internationales de grande envergure a relayé cette dynamique institutionnelle. L’Année de l’Algérie en France en 2003, Alger, capitale de la culture arabe en 2007, le deuxième Festival culturel panafricain en 2009, ont eu –en dehors des manifestations artistiques et rencontres scientifiques– pour effet principal de donner une impulsion à l’édition d’œuvres littéraires et documentaires algériennes.

Ces opérations ont privilégié la traduction de l’arabe au français, en 2003, et du français à l’arabe, en 2007. En 2009, l’édition a mis davantage l’accent sur l’Afrique dans ses divers aspects, avec une focalisation sur l’histoire et les arts, ainsi que sur le substrat africain du patrimoine culturel algérien. Cependant, la diversification d’un réseau de librairies, la diffusion et la promotion du livre et de la lecture posent encore problème pour soutenir et développer la lecture en Algérie, toutes langues confondues.

Une enquête en 2002, initiée par le ministère de la Jeunesse et des Sports autour des besoins et des aspirations des jeunes* et qui a touché 8325 jeunes et enfants, âgés de 10 à 35 ans, sur l’ensemble du territoire national, a mis en relief l’importance donnée à l’acte d’écrire, de lire et de compter. Cette enquête a surtout relevé une propension à développer «une culture de chambre», une culture du «chez soi», davantage que des cultures de groupes constitués et des pratiques culturelles collectives. Internet est passé par-là, et les usages des TIC sont en fort développement alors que l’on relève que les cybercafés, outre leur fonction d’espace de connexion collectif, favorisent la mixité.

Pour ce qui est des usages linguistiques proprement dits, 9 sur 10 des jeunes enquêtés parlent, lisent et écrivent en arabe tandis que 1 sur 2 parle français et que 2 sur 3 sont capables de lire et d’écrire en français. S’agissant de l’anglais, il est parlé par 1 sur 6, tandis qu’il est lu et écrit par 1 sur 3. Enfin, 3 sur 4 des enquêtés lisent à la fois des journaux, romans et magazines spécialisés. On le voit en particulier au travers d’une lecture que l’on peut qualifier de confort, plus axée sur l’actualité et l’information générale par la consultation de la presse quotidienne et les magazines. Mais le roman est évoqué sans trop de précisions. N’oublions pas au passage qu’une évaluation récente, établie par le Centre national d’études et d’analyses pour la population et le développement (Ceneap), notait que le taux d’analphabètes se situe aujourd’hui à 22%, soit 6 millions d’Algériens. Le centre indique que sur ces six millions d’analphabètes en 2009, 60% sont de sexe féminin et 75 % des enfants âgés entre10 et 15 ans !

L’enquête de 2002 sur les aspirations des jeunes recoupe, par ailleurs, les conclusions de l’étude de Kamel Rarrbo*, menée dans un programme européen, qui estimait en ce qui concerne la culture et les jeunes en Algérie, que «la lecture (fait partie des choix), principalement les journaux, car la mise en circulation des livres reste problématique. Ces pratiques varient selon la classe sociale des jeunes. En effet, les habitudes des jeunes citadins privilégiés sont sans rapport avec celles des jeunes de condition modeste dans les zones rurales».
Une autre enquête*, menée en 2005, à l’occasion de la tenue du Salon international du livre d’Alger et qui a porté sur une population d’un peu plus de 1000 enquêtés, se proposait, quant à elle, d’identifier les pratiques de lecture et en particulier les modes d’acquisition et d’usages du livre. Dans les grandes lignes de cette solide étude, nous retiendrons quelques aspects assez significatifs. L’usage de la langue arabe vient en tête pour 50% des interrogés et le français pour 20% d’entre eux. Là encore, ce qui tend à occuper une position forte, ce sont les choix combinés : ainsi, l’arabe et le français sont choisis concurremment par 23% environ des enquêtés.

Mais lire préférentiellement en arabe ou en français ne signifie pas pour autant que les taux de lecture soient du même ordre. Rapportés à l’outil linguistique, on trouvera chez les grands lecteurs une très forte proportion de lecteurs lisant en français et de lecteurs lisant dans les deux langues. Dans le groupe de ces grands lecteurs, c’est la littérature qui vient en tête, suivie de l’histoire (13,04%). En termes de catégories sociales, ce sont les commerçants qui lisent le moins (53,58%), suivis des chômeurs (40,60%).

Enfin, on note que la lecture littéraire est préférentiellement développée chez ceux qui sont dans un processus de formation (ce qui peut paraître évident, même pour ceux qui déplorent l’absence de lecture chez les élèves et les étudiants). C’est le cas des lycéens et étudiants, à hauteur de 30,03%, ou de ceux qui possèdent un capital culturel important (40%) qui se recrutent chez les cadres. Pour les autres catégories, c’est la lecture des magazines et journaux qui vient en tête des choix : commerçants (53,85%), chômeurs (35,9%), cadres moyens (39,16%) et enfin cadres supérieurs (45,45%).

L’appréhension du développement du livre et, par conséquent, de celui de la lecture en Algérie est assez complexe. Cette complexité relève de déterminations externes qui sont liées à la diversification culturelle dans le monde et aux enjeux des échanges transnationaux en matière de biens culturels. Il va de même des conditions internes, propres à la structure et à la dynamique nationales du marché du livre. Outre les problèmes que posent ces échanges transnationaux en matière de diffusion des productions nationales, ainsi que peut le montrer le volume des traductions dans le monde, la question de la numérisation trace de nouvelles perspectives qui doivent être tempérées par les inégalités qu’elle projette (la fameuse «fracture numérique») et les nouvelles conduites et situations juridiques qu’elle ne manquera pas de mettre au jour.

Enfin, au niveau national, les données essentielles du paysage du livre sont connues de tous les spécialistes, mais mériteraient d’être davantage débattues. Ainsi, les salons du livre, qui sont avant tout la manifestation des activités des producteurs (auteurs et éditeurs), ne doivent pas, par l’afflux de lecteurs qu’ils suscitent, masquer le fait que le développement de la lecture est avant tout le fruit d’une politique de la lecture publique et de celle du livre en général. Celles-ci doivent être initiées par des institutions, inscrites dans des stratégies intersectorielles (Culture, Éducation, Enseignement supérieur…) et prises en charge par les différents acteurs de la chaîne du livre (auteurs, éditeurs, imprimeurs, importateurs, libraires et bibliothécaires). Cette double synergie – intersectorielle et intraprofessionnelle –, est la seule voie en mesure de propulser durablement la lecture publique et le développement à terme de l’édition et du livre dans notre pays.

Hadj MILIANI/ El Watan

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