Funérailles annoncées du critique olympien

Les critiques littéraires n’ont pas trop le moral. Il n’est de gazette qui ne célèbre leurs funérailles. Ce qui leur paraît légèrement prématuré, bien que la réduction à la portion congrue des suppléments littéraires des grands quotidiens américains n’incline pas à l’optimisme. La source de leurs maux est ailleurs : la faute à internet. Si les blogs, sites et réseaux sociaux servent désormais à faire la révolution, celle-ci n’épargne pas le journalisme littéraire. En ligne, n’importe qui est critique littéraire en ne s’autorisant que de soi-même ; la prescription des livres s’est donc diluée dans la vaste toile, partagée entre des milliers d’internautes qui sapent ainsi l’autorité de ceux qui faisaient autrefois la pluie et le beau temps dans les librairies. Deux journaux assez différents dans leur genre reflètent cet air du temps en y ayant consacré chacun un grand dossier : le New York Times et le Matricule des anges qui, l’un et l’autre, témoignent d’un même malaise.

Le quotidien américain a lancé son enquête à partir du postulat : «Pourquoi la critique importe ». Sans point d’interrogation. A qui se sont-ils donc adressés pour dresser un état des lieux après le séisme technologique censé avoir submergé la profession ? A des lecteurs ? A des libraires ? A des éditeurs ? Vous n’y êtes pas : à des critiques. A six d’entre eux parmi les plus accomplis à charge pour eux de justifier l’importance de leur travail. On verra un aveu d’échec dans cette position défensive. Q’importe, si je puis dire. L’un remarque que le temps n’est plus où l’auteur, comme le critique, ignoraient tout du lecteur ; le consommateur n’est pas seulement suivi à la trace dans l’anticipation de ses goûts supposés par des instruments de marketing raffinés, il s’exprime sur les lieux même (Amazon) où il fait ses courses littéraires et assortit son achat d’un jugement critique sur le livre : « Le public se parle désormais à lui-même. L’ère du critique olympien considéré comme un médiateur culturel est révolue».

Certains sont d’avis que le critique traditionnel se maintiendra tant qu’il se fera fort de repérer avec les armes qui sont les siennes (culture, jugement, analyse) les grandes œuvres invisibles dans l’immense tout-venant de la production éditoriale. La plupart en conviennent : il est impensable que la critique n’évolue pas quand les outils qui permettent aux écrivains d’écrire, de lire, de chercher, de produire ont fait leur révolution d’où est sorti un nouvel ordre mondial qualifié du néologisme d’« iPocalypse ». Loin de s’en effrayer, ils y voient une occasion d’épurer le milieu, de repenser sa fonction dans la société et d’endosser des habits d’« évangéliste de l’expérience littéraire ». Au fond, pour que la critique importe, il faut que les critiques la traitent avec davantage de considération en la tenant pour un genre littéraire à part entière, ce qui exige un véritable effort d’écriture, et en se présentant eux-mêmes non plus comme des arbitres des élégances littéraires mais comme des auteurs. Ce raisonnement, il en est qui le poussent jusqu’au bout : si le critique littéraire veut continuer à exister dans le flux d’images et le magma de mots, il doit se distinguer en élevant le niveau chaque fois qu’il interprètera un texte par rapport à d’autres textes. Sans quoi il sera noyé. Alors, mort de la critique ? Le requiem est jugé un peu prématuré. N’empêche qu’ils semblent tous ne s’être pas remis de la disparition d’Edmund Wilson du New Yorker. Qui parierait que l’intelligence collective en ligne puisse jamais le remplacer ?

Le Matricule des anges, mensuel de littérature contemporaine, s’y est pris autrement. Il y a deux ans, à l’occasion de son centième numéro, la revue a demandé à une quarantaine d’écrivains : « Quelle critique littéraire attendez-vous aujourd’hui ? ». Puis elle a posé la même question à 2000 abonnés. Sur la centaine de texte reçus, dix ont été publiés, le reste ayant été mis en ligne sur le site. On ressort édifié de ce dossier dense et d’une réelle liberté de ton. L’idée y fait son chemin que, pas plus que le traducteur, le critique n’est un passeur car cette fonction assignée par la puissance du lieu commun est réductrice. On n’attend pas de lui un « j’aime/j’aime pas » tel qu’il fait florès sur la Toile mais une analyse de texte argumentée qui sache séparer un livre du bruit qu’il fait et ignore l’image sociale de l’écrivain.

Au vrai, on attend beaucoup de lui et cette exigence est encourageante. Qu’il ne participe pas à la promotion tout en se faisant l’écho de l’actualité de la librairie (un grand écart). Qu’il s’engage dans un parti pris à condition de le justifier. Qu’il fasse découvrir et rêver. Qu’il informe en hiérarchisant. Qu’il ait autant de mémoire et de curiosité que de générosité. Qu’il étonne, bouscule, inquiète et émeuve. Qu’il mette un livre en perspective et le contextualise. « Indépendant » est le mot qui revient le plus souvent sous la plume des lecteurs. En assistant l’autre jour à l’incinération de François Nourissier au Père-Lachaise, on avait aussi le sentiment qu’il emportait avec lui une certaine idée de la critique.

(Photos Passou, illustration Barbara de Wilde)

La république des livres/ L’actualité littéraire, par Pierre Assouline

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