Livres-Critique/ Les lignes de fuite

Il y a quelque chose d’obstinément rageur dans les nouvelles de Kamel Daoud. Quelque chose d’haletant, d’angoissant dans les quatre voix que fait entendre ce romancier, nouvelliste et chroniqueur au Quotidien d’Oran, aujourd’hui découvert en France. Des voix d’hommes meurtris, déchus, qui louvoient, se cherchent dans les dédales d’une mémoire tronquée. D’une histoire falsifiée, emplie de mythes et de légendes guerrières, de héros et de martyrs, contre laquelle s’élève l’écrivain, armé d’une plume féroce, drôle et amère, aux accents lyriques.

« Toutes les histoires dans mon pays, écrit Kamel Daoud, même celles que l’on destine aux enfants ou celles qui expliquent les noms des villages par les sources d’eau ou celles des meurtres inexplicables, commencent par celle-ci, curieusement, à la date du 5 juillet 1962. » Et toutes reviennent inlassablement à ce jour de l’indépendance, pour tenir en respect le présent. Dès lors, comment échapper à cette force centrifuge qui enchaîne, annihile tous les espoirs et nourrit le fatalisme d’un peuple en quête d’une identité ?

En cherchant peut-être à ranimer la flamme du rêve, comme le fait un ingénieur militaire aux faux airs d’Icare, immobile près de son « Ange » de métal, devant lequel passent, indifférents, les visiteurs d’une foire. Ou bien en harcelant les passagers d’un taxi qui se dirige vers une capitale mirage. Tel ce chauffeur de taxi qui, entre deux vitupérations (« Alger la Blanche ? une blague il n’y a rien de blanc dans cette ville, le drap d’une pute n’est jamais blanc »), abreuve ses clients d’histoires pour pouvoir en posséder une, enfin.

Ou encore en écrivant la préface d’un livre imaginaire, dicté par un vieux héros de l’indépendance. Ou peut-être en s’échappant dans une course sans fin, qui mêle le temps et l’espace : le marathonien de « L’Ami d’Athènes » qui court à perdre haleine est ainsi moins acharné à dépasser ses adversaires ou à briller sous les couleurs de son pays (« sa malchance ») qu’à tenter de se libérer de la fange historique collée à ses semelles depuis l’enfance.

Percutantes dans ce qu’elles disent de l’Algérie d’aujourd’hui, de son malaise, de ses frustrations, de ses rêves avortés, ces quatre nouvelles déconstruisent l’histoire officielle avec les armes de la mythologie antique. L’absurde le dispute à la folie, dans ces courts textes qui se lisent surtout comme un petit précis de révolte, poétique et humaniste.

Le Minotaure 504, de Kamel Daoud, Sabine Wespieser, 112 p., 13 €.

Ch. R.

LE MONDE DES LIVRES

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