LE CANDIDAT

Salut et sourire de rentrée

A vous toutes et tous.
Bonne rentrée (ou bonnes vacances pour ceux qui aiment se prélasser en automne). Santé, amour et prospérité.
En prime cette petite fiction (à peine) puisée dans mes archives pour le fun.
Amitiés
Hadj


Si Ahmed Okacha, « Sao » pour les intimes, relut avec satisfaction l’encadré du journal où il appelait ses concitoyens à l’élire à la députation. Il apprécia avec sérénité les qualificatifs dont il s’était affublé : « Homme sans égal dans l’écoute du cœur de la nation« , « Humble serviteur des plus humbles« , « Vigile inquiet du bonheur de son peuple« . Que son entourage cancane et s’esbaudisse pour cette ridicule folie publicitaire ne changerait rien à sa détermination ni ne porterait ombrage à ses desseins. Il avait conçu un vif ressentiment de devoir se contenter de sa petite routine surannée et incolore depuis que jeunes spadassins onctueux et vieux supplétifs harassés de la politique se bousculaient pour se porter candidat comme représentants de la nation au divan barbaresque.

Si Ahmed Okacha, quadragénaire essoufflé et citoyen commun se sentait, par les efforts même qu’il mettait à demeurer sans relief au milieu des innombrables lui-même, absolument plus représentatif que cette engeance de technocrates fébriles et ambitieux, ces politiques aiguisés et retors, cette clique de corrélats de l’esbroufe et de l’expertise falote pour diriger ceux qui formaient avec lui la majorité contribuable et citoyenne de ce pays.

Non qu’il se targuât d’une quelconque supériorité ou d’un meilleur lignage; lui, il vouait sa vie plutôt à l’insipide comme d’autres aux petits oiseaux, piailleurs infatigables et machines à immondices. C’est très tôt d’ailleurs qu’il avait décidé d’être un modèle d’échine soumise, une manière de serpillière consentante, l’incarnation même de la cinquième roue du carrosse.  Son credo : rétablir la dignité de l’individu commun, le laissé-pour-compte dévoué, le benêt déférant ; en un mot, l’humain dans sa grisaille originelle. Il avait choisi donc de combler les trous de l’existence, d’occuper la place incertaine et obtuse de cet humanoïde de l’entre-deux qui n’a ni la suffisante modestie de la réussite, ni le ressentiment vengeur de l’échec. Sans haine ulcéreuse ni frénésie rancunière; être peu de chose pour tout dire comme s’il s’était agi d’une nécessité pour ne pas dire d’un devoir. Dure vocation, difficile à maintenir en ces temps où les hasards tenaces peuvent mener aux fortunes les plus lâches comme aux déchéances les plus prodigieuses. Lui, était une sorte de cas de figure délibéré, entretenu et conservé de démission assurée et de vacuité humaine sereine et consentante.

Si Ahmed Okacha avait ainsi décidé de sortir de sa retraite existentielle et de son officine de travaux à domicile; il fallait bien un jour que l’élitisme du commun s’affirmât, que toutes les valeurs communément partagées par ses semblables puissent enfin connaître la légitimité de la chose politique. Son credo était celui que des millénaires d’humanité souffreteuse avaient consolidé et aguerri. Ce que d’aucuns qualifiaient de routine ne serait plus une tare universelle mais une raison de vivre. L’harmonie universelle se verrait enfin rétablie dans ses droits. Foin des grandes escroqueries de l’intellect, la raison commune voilà la nouvelle vérité. Rapidement, ‘Sao’ fut la coqueluche des médias blasés par la cacophonie mensongère des professionnels du bagout et de la pensée de quatre saisons. Ils tenaient là, enfin, le vulgum pecus dans son authentique expression. Le moindre de ses poncifs sonnait comme une charge contre l’ordre de ceux qui tenaient le haut du pavé. Chaque propos qu’il assénait avec l’aplomb des vaincus était commenté comme une parabole : « Qui mourra saura », « La pluie n’est pas le beau temps », et toutes les formules lapidaires et définitives  chez lui ravissaient enfin la foule des contribuables qui, pour une fois, entendaient retentir en prime time la petite musique de leur vie solidement commune et résolument routinière : « Croire vaut mieux que douter », « L’aventure vient de trop de précipitation ». Grâce à lui, enfin, la philosophie résignée et sermonieuse des recalés de la réussite pouvait s’afficher dans toute sa gloire.

Ah les autres ! Ils n’en revenaient pas d’une telle outrecuidance. Ils criaient au populisme frileux, à la médiocratie incontinente ; ils  s’étranglaient de ce qui s’affirmait comme une pensée au rabais, les vues du monde étroites et cancanières du café du coin faisant office de prospective.  La consécration de l’expertise concierge au détriment des courbes fringantes et rentières des spécialistes du cours du monde. Pour ces professionnels de la gestion de la mécanique planétaire, le monde sombrait tout simplement dans l’univers frivole et fardé d’une opérette.

La révolution morale de Sao anima les chaumières et emballa la foule primesautière et partisane des stades de football et des combats de boxe. Le bon peuple charmé et un tantinet ironique commenta les aphorismes eliptiques de Sad, loua sa naiveté politique, gage d’intégrité, et ses convictions franches de bretteur pacifiste. Il méritait amplement de la Patrie et la reconnaissance émue des anonymes de l’Histoire.

La récréation politique déballa rapidement  des outsiders pressés d’en découdre, des défiances fébriles et sournoises, une confusion  d’affiches chargées de slogans recyclés et de poses photographiques fatiguées et blèmes, des promesses conquérantes et copieuses et une foultitude de meetings débraillés et bruyants mettant à rude épreuve les ressorts fatigués des ventilateurs déglingués et la patience des sonorisations asthmatiques saturées de parasites et de postillons.

Les cliques militantes et leurs candidats s’agitaient dans les officines livides des partis et, à l’instar de Si Ahmed Okacha, les ‘sans étiquette’ occupaient les salons des hôtels, les arrières salles de restaurant et les dépendances cossues de maisons de maître où ils baragouinaient quelques vagues promesses électorales rendues audibles par des liasses d’argent qui galvanisaient les enthousiasmes tièdes et faisaient espèrer en un avenir radieux. Théologiens de circonstance, chevaliers d’industrie calamiteux, universitaires courtisans bardés de titres, vieilles gloires de toutes espèces (théâtre, football, cinéma, natation, animateur, chef de tribu, écrivain national etc.) courraient les meetings, sacrifiaient aux causeries obligées, éructant dans les postes de radio ou prenant la pose devant des caméras désabusées. Candidat du destin, Si Ahmed Okacha faisait évidemment  un peu désordre dans cet exercice convenu de politique maison, puisqu’il ne puisait ni dans le lexique bien rodé de la république beylicale, ni ne se glissait dans la posture commune du candidat démocratique et populaire.

Pourtant Si Ahmed Okacha n’arrangeait pas les foules même s’il leur parlait comme on cause à son laitier. Il les grondait pour leur nonchalance ontologique, les rabrouait pour leur pessimisme métaphysique et leur manque de servilité guerrière. Mais il savait également, par petites touches, réveiller maints contentements de soi, consolider des égoïsmes chancelants, donner de l’air à des ambitions rentrées et galvaniser les héroïsmes domestiques. Sommées de ne point brider leur génie, les foules admiraient chez cet homme sa lucidité débonnaire qui, en bousculant leur routine désenchantée, les réconciliait avec une destinée confortable et certainement glorieuse.

Le monde de la société qui marche ne devait sa nature et son idéal que par le fait qu’il se lisait sans illusions ni utopies surfaites. Le seigneur des nantis avait confié depuis belle lurette le sceptre de l’infamie à ceux qui méritaient la vérité du fait et la fatuité salutaire à ceux qui devaient en endosser les desseins. Les hommes n’avaient guère eu à sortir de leur indignité habituelle, la morale  se dévergondait sans plates excuses ni hoquets d’indignation. La confusion se suffisait de cette routine déguisée en survie nécessaire et Si Ahmed Okacha s’incarnait lui aussi dans ce monde qu’il dopait de son contentement primordial.

Au milieu des messies de la prospérité assurée, des camelots de la souveraineté sociale et des apotres de la mondialisation experte, ‘Sao’ consolidait vaille que vaille les vertus patriotes et domestiques de ses concitoyens de l’éthique commune. Relique bornée et enchantée de son bon droit, il s’inventait au fur et à mesure qu’il avançait dans la cacophonie politique une philosophie du sommaire et des slogans congrus mais essentiels au grès de l’humeur passagère : « La dignité tranquille des citoyens », « L’argent pour tous et du travail pour chacun », « La bonne gouvernance et un développement durable pour promouvoir une vie meilleure dans le respect du passé, les valeurs du présent et l’espoir d’un avenir radieux. », « Pour tous, contre personne ». Il récusait les débats préférant défier ses adversaires au concours du mortier le plus coulant, au piquage du blé ou à la soudure de canalisations fuyantes. Avec ça il était de surcroît capable de donner les températures des cinq dernières années, d’aligner la liste des meilleures gloires du football du pays sur un demi-siècle, de reconnaître à l’oreille les chanteurs de variété les plus assidus du petit écran et de livrer les prénoms des enfants des starlettes du siècle passé ; bref il possédait l’essentiel de curiosité pour prétendre à l’universel, suffisamment de bon sens pour s’en accommoder et une disposition à y convertir ses concitoyens pour s’inscrire dans la lignée des grands initiés.

Les élections furent évidemment vaines et bâclées : les égoïsmes vaquèrent à leurs affaires, les politiques patentés reprirent du service rameutant troupes de fidèles  et chapelets de slogans tonitruants alors que la molle vague citoyenne qui se trempe sans états d’âme dans la tiédeur des urnes satisfit consciencieusement au devoir national. Au final on vota donc utile, c’est-à-dire selon les consignes tribales et les recommandations du voisinage ; pour le reste, la crainte de l’enfer et le tripatouillage des urnes étaient là pour éviter quelques mauvaises surprises démocratiques. Entre débonnaires madrés, équilibristes stressés et démissionnaires désabusés ce fut le statu quo civique et salutaire. Si Ahmed Okacha ayant reçu ainsi son content de notoriété fut promptement remisé dans le vaste musée des égarements du passé par ses supporters d’une saison civique. Comme de tradition en régime barbaresque, nul ne pouvant prétendre materner à lui seul la nation, il ne restait plus qu’à se partager sa carcasse et à dépecer ses symboles.  La modernité en marche avait enfin repris ses droits et Si Ahmed Okacha les allées ombragées et pérennes de l’anonymat citoyen.

 

Hadj Miliani

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s