Etat des lieux. L’édition en Algérie: Nouveau panorama

Depuis les années 1980, l’édition en Algérie a connu des changements aussi bien au niveau morphologique que dans les modes d’organisation intervenus dans le secteur du livre.

On est passé, ainsi, d’un système principalement structuré autour d’entreprises publiques assurant une fonction éditoriale et de diffusion prépondérante (Enal, Enag, Enap, OPU, etc.) à un ensemble hétérogène dominé par une édition de statut privé (plus d’une centaine depuis les années 2000). Là-dessus s’est greffé un réseau important d’importateurs de livres édités en Europe (principalement la France) et au Moyen-Orient (principalement l’Egypte et le Liban). L’envergure de ces entreprises varie selon les lieux d’édition (une majorité installée à Alger, une vingtaine disséminée dans les autres villes) et le fait qu’elles sont adossées à une imprimerie (Casbah Editions, Editions du Tell, Dar El Gharb, Dar El Houda, etc.) ou non et à un réseau de diffusion propre ou partagé (Chihab, Casbah, etc.).

Nous noterons également une certaine spécialisation, ou du moins des dominantes qui font qu’autour de quelques grandes maisons d’édition généralistes (Anep, Enag, Alpha, Casbah, Chihab, etc.), on voit se constituer des éditions dédiées pour une grande part à la littérature de jeunesse, au beau livre ou à la réédition patrimoniale (Apic, Média-Plus, Inas, Dar El Hikma, Dalimen, Hibr, Koukou, Socrate, Dar El Adib, Editions Houma, etc.). Grâce à la dynamique d’un festival dédié à la bande dessinée, et à la forte audience des caricaturistes algériens (Dilem, Hic, Gyps, Tougui, etc.), ce secteur reprend vie depuis trois à quatre ans et se prévaut d’une politique éditoriale prometteuse, la création de revues (Bendir, Laabstore, etc.) et l’émergence d’une jeune école de dessinateurs de mangas qui ont déjà leur réseau de webzines, de sites miroirs et d’albums.

Dans cette configuration, on peut souligner, néanmoins, la part assez modeste de la littérature générale dans les catalogues des éditeurs. Ici, il sera question essentiellement de la production de langue française avec certains développements touchant à la production de langue arabe. L’édition littéraire en tamazigh, en pleine expansion ces dernières années, reste toutefois encore très marginale. En général, très peu d’éditeurs accordent une place significative à la littérature à l’instar des Editions Barzakh (Grand prix 2010 de la fondation Prince Claus pour la culture et le développement), Alpha Editions, Lazhari Labter Editions, Casbah, Chihab…

Cependant, presque tous éditent régulièrement ou ponctuellement des œuvres littéraires qui appartiennent à l’éventail des productions (des genres canoniques, dominés par le roman, à la littérature de jeunesse). Pourtant, si cette multiplication de structures éditoriales a permis un élargissement quantitatif réel, il faut rappeler néanmoins que dans le domaine de l’édition littéraire proprement dite, plus d’un tiers des œuvres est publié à compte d’auteur.

Cette forme de publication, qui a pris naissance dans l’espace éditorial algérien depuis la fin des années 1980, s’est accentuée lors de la dernière décennie avec la création de dizaines de maisons d’édition qui ont pu exister sur le marché du livre en minimisant les risques économiques par la publication à compte d’auteurs. Ce mode éditorial coïncide avec la venue à l’écriture (ou du moins à l’acte d’édition) de générations ayant accompli l’essentiel de leur activité professionnelle (professions libérales, retraités, etc.). Beaucoup de femmes, en particulier, ont pu accéder à l’expression littéraire publique après s’être consacrées à leur activité professionnelle et familiale, comme le montre Christine Detrez («L’écriture comme résistance quotidienne : être écrivaine en Algérie et au Maroc aujourd’hui», Sociétés contemporaines, 2010/2, n° 78, 2010).

Nous remarquerons que du point de vue quantitatif, le marché du livre littéraire en Algérie est composé pour une part, de la diffusion d’œuvres littéraires qu’offrent des importateurs de livres (dans cet ensemble la littérature classique est dominante) et, pour une autre part, de la production de l’édition locale. Ce marché se caractérise ensuite par son hétérogénéité au plan de la diffusion, une majorité d’éditeurs ne diffusant leur production qu’auprès d’un nombre limité de libraires implantés, pour la plupart, dans les grands centres urbains.

Les quelques foires du livre occasionnelles et surtout le Salon international du livre d’Alger (SILA) sont souvent des manifestations relais pour assurer la visibilité de la production éditoriale et élargir la diffusion du livre. Une des nouvelles tendances, en développement depuis la fin des années 1990, est l’émergence de la co-édition (Editions Barzakh/Editions de l’Aube ou Actes Sud par exemple) ou de la réédition en Algérie d’ouvrages édités en France : Marsa Editions, Casbah Editions et surtout Sédia, filiale de Hachette, qui a pu proposer la réédition, en un délai très court, d’ouvrages d’auteurs algériens en vue, comme Assia Djebar, Yasmina Khadra, Anouar Benmalek, Nina Bouraoui, Nourredine Saâdi, ou Salim Bachi. Cela forme des passerelles entre les espaces de production.

La dichotomie, autrefois pénalisante et lourde de malentendus, entre écrivains édités en France et écrivains édités en Algérie, tend à se résorber par ces diverses passerelles (co-édition, édition alternée ici et là-bas ou réédition). Soulignons, chez Marsa Editions, la publication, depuis 1996, de 146 numéros d’Algérie-Littérature Action, espace exceptionnel de publication et d’information pour les jeunes (et moins jeunes) écrivains vivants en Algérie. Cette collection d’ouvrages de créations comprend une vingtaine de romans, une dizaine d’œuvres théâtrales, cinq recueils de poésie et quatre recueils de nouvelles.

Le ministère de la Culture a aidé à la création de bibliothèques destinées aux enfants, en apportant son soutien à l’édition de 800 titres. Le secteur de la littérature de l’enfance et de la jeunesse mériterait à lui seul une étude exhaustive pour évaluer son envergure et faire la part du produit culturel et celle de la marchandisation, souvent de qualité médiocre. Par ailleurs, les diverses contributions publiques à l’édition ont été relativement importantes et la tendance ne semble pas s’affaiblir jusqu’ici : aide accordée aux éditeurs en 2008 et 2009 pour plus d’un millier de titres par an et, entre 2010 et 2011, un peu plus de 1500 titres bénéficiant de la manne publique.

On peut relever également une réelle dynamique de structuration des institutions dédiées à la lecture, autant par la mise en place d’un réseau de bibliothèques, dont la multiplication a été particulièrement significative entre 2005 et 2010, que par une politique de soutien à l’édition générale et celle pour enfants. Plusieurs manifestations internationales importantes ont permis de démultiplier ces actions. Signalons aussi, l’impulsion de la traduction, notamment de l’arabe au français en 2003 (opération des plus spectaculaires mais qui a donné lieu à beaucoup de réalisations calamiteuses et fautives) et du français à l’arabe en 2007. Les principaux handicaps résident néanmoins dans la faible densité du réseau des libraires (ceux qui s’occupent de littérature générale) et dans le caractère conjoncturel des actions en faveur de la promotion du livre et de la lecture. A cet effet, il sera utile d’évaluer les retombées concrètes de la décision du ministère de l’Education d’instaurer des activités de lecture encadrées à partir de la rentrée 2011.

Après une décennie qui a connu une certaine stagnation de la production littéraire, la fin des années 1990 et les années suivantes ont vu une reprise assez significative de l’édition littéraire dominée par l’initiative privée : multiplication par cinq des éditeurs entre 1995 et 2010, plus de 165 éditeurs déclarés (au moins juridiquement) au Registre de commerce en 2010. Même si, pour l’essentiel, cette édition est davantage tournée vers la production scolaire et parascolaire (deux tiers du marché du livre en Algérie concernent le livre scolaire), elle a permis une diversification éditoriale assez marquée pour la production littéraire dans les deux langues, arabe et français.

Soulignons que par rapport au critère quantitatif de production, la disproportion en littérature entre les romans en français et en arabe est inversement proportionnelle à la distribution linguistique. Tayeb Ould Aroussi, directeur de la Bibliothèque de l’Institut du monde arabe, signalait que les romans algériens en français étaient passés de 46 en 1980 à 434 en 2008 et, en arabe pour la même période, de 19 à 115 (A. Tabadji, L’Expression, 23 décembre 2008). Dans ce paysage éditorial, le roman domine ainsi que les récits autobiographiques et historiques. Certes, en dehors de certains événements exceptionnels, l’édition littéraire en Algérie, comme d’ailleurs dans le reste du Maghreb, est assez marginalisée, non tant à cause de son volume de production qu’à celle de la faiblesse du système de valorisation (critique journalistique, émissions télévisées et radiophoniques, rencontres littéraires, animations dans le circuit scolaire et universitaire, etc.).

Il n’en demeure pas moins que la production offre une variété de tonalités et de thématiques et se caractérise par des écritures assez dissemblables, même si l’option réaliste reste assez dominante dans l’ensemble. Ainsi, la production poétique est relativement présente dans l’édition, mais se révèle assez rarement de très bonne qualité. Elle compose une grande partie des éditions à compte d’auteur et ne bénéficie guère d’une réception critique rigoureuse. Nous remarquons surtout que l’édition littéraire s’est lentement mise en place selon des circonstances et des manifestations conjoncturelles (commémorations culturelles ou historiques, etc.).

Elle laisse apparaître également, pour les éditions les moins établies, de fortes carences dans l’accompagnement éditorial : travail de correction de la langue et qualité de mise en forme en général. Le succès littéraire ou les tendances globales des choix des lecteurs telles que nous les restituent les enquêtes et les sondages sont, pour l’ensemble, conformes aux stéréotypes les plus persistants de l’image projetée du corpus de la littérature algérienne de langue française ou de celui des œuvres de la littérature française «classiques», de la littérature sérielle et de grande consommation. Quelques prix littéraires sont bien délivrés ici et là, sans que puisse être véritablement établie la part de la consécration critique, celle de l’exercice institutionnel et celle du marché proprement dit. Le Prix Mohamed Dib, s’il résiste à l’épreuve du temps, semble être l’un des plus conformes à l’exigence critique.

Lettre sur le commerce des livres (1763)

«J’en appelle aux Bénédictins, aux érudits, aux théologiens, aux gens de loi, aux antiquaires, à tous ceux qui travaillent à de longs ouvrages et à de volumineuses collections ; et si nous voyons aujourd’hui tant d’ineptes rédacteurs de grands livres à des petits [sous-entendu : travaillant à des petits livres] tant de feuillistes, tant d’abréviateurs, tant d’esprits médiocres occupés, tant d’habiles gens oisifs, c’est autant l’effet de l’indigence du libraire privé par les contrefaçons et une multitude d’autres abus de ses rentrées journalières, et réduit à l’impossibilité d’entreprendre un ouvrage important et d’une vente longue et difficile, que de la paresse et de l’esprit superficiel du siècle.»

Denis Diderot
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Hadj Miliani (Professeur à la Faculté des Arts et des Lettres de l’université Abdelhamid Benbadis (Mostaganem). Responsable projet de recherche PNR, Champs culturels et mondialisation au CRASC.)

ElWatan

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