Etat des lieux. tendances de la littérature en Algérie: Emergence de l’individu

La réception littéraire de la presse confirme l’importance essentielle de celle-ci dans la communication littéraire, dans la circulation de l’information, autant que dans la médiation qu’elle assure entre le public des lecteurs potentiels, l’auteur et son œuvre. Mais, dans les faits, cela se traduit davantage par des comptes rendus que par des lectures critiques.

Ceci se manifeste ensuite par une variété de dispositions des critiques qui tendent ainsi à recouvrir les attentes que pourrait susciter cette réception. Nous voyons, en particulier, la manière dont elle réfracte souvent les préoccupations propres au développement de la vie littéraire en Algérie. Quelques rares revues sont particulièrement dédiées au livre et à la littérature (Passerelles, L’ivrEscQ,) et plusieurs quotidiens nationaux fournissent dans leurs rubriques ou suppléments culturels des comptes rendus réguliers.

Signalons parmi les chroniques littéraires de qualité celles de Yassin Temlali rassemblées récemment (Algérie, chroniques ciné-littéraires de deux guerres, préface d’El Kadi Ihsane, coll. Le cours des choses, Alger,  Barzakh, 2011). La recherche universitaire algérienne accorde de plus en plus d’attention aux écrivains publiant en Algérie. Des dizaines de magistères et quelques doctorats ont été consacrés à l’étude des œuvres de Mustapha Benfodil, Nedjia Abeer, Bouziane Benachour, Chawki Amari, Maïssa Bey, Djamal Mati, Fatima Bekhaï, etc. Et des chercheurs comme Abdelali Merdaci ou Rachid Mokhtari sont parmi les meilleurs observateurs et analystes du champ littéraire national de langue française actuel.

Précisons que les écrivains dont l’essentiel de la production est éditée en France, ne sont pas évoqués ici : Assia Djebar, Rachid Boudjedra, Yasmina Khadra, Boualem Sansal, Bachi, Nouredine Saâdi, Malika Mokedem, Hamid Skif, Salah Guemriche, Abdelkader Djemaï, Anouar Benmalek, Sadek Aïssat, Yahia Belaskri, etc.
On retrouve dans l’édition romanesque de langue française en Algérie des écrivains qui ont commencé à publier dès les années ‘80 et surtout ceux qui ont émergé à la fin des années 1990 (Mustapha Benfodil, Maissa Bey, Habib Ayyoub,  Nadjia Abber, Areski Mellal, Bouziane Ben Achour, Nacera Beloula, etc.). Depuis le début du troisième millénaire, le paysage éditorial littéraire en Algérie a vu l’apparition de nouveaux auteurs qui comptent pour plus des deux tiers des producteurs (Acherchour, Daoud, Driss, Mati, Amari, S.A.S., Dridi, Adimi, etc.).  On notera cependant que plus de 50% de ces auteurs qui parviennent à éditer leurs œuvres appartiennent à une génération qui accède «tardivement » à la visibilité littéraire publique  (dont la tranche d’âge la plus importante est constituée par les plus de 50 ans : Sansal, Grine, Bekhaï, Mokhtari, Zakad, Benchicou, Bouchama, etc.).

Cette entrée d’auteurs «matures» dans l’exercice littéraire s’accompagne d’une diversification plus élargie des profils (moins d’enseignants du primaire-secondaire et plus de cadres supérieurs et de professions libérales, avec une part non négligeable de médecins). C’est ce qui explique également que la plupart des auteurs aient un niveau de formation universitaire. Cette distribution des profils est assez différente de celle des écrivains des années 1970 et 1980, mais elle reste néanmoins assez semblable quant à l’implantation géographique. La tendance reste la même avec une majorité d’écrivains résidant dans le centre du pays (donc à Alger ou à proximité d’Alger). Il faut indiquer enfin qu’une partie de ces auteurs (environ un quart) publie ou a pu publier aussi bien en France qu’en Algérie.

La question de la labellisation, qui a eu tendance à s’imposer pour définir la tendance romanesque des dix dernières années (ainsi la fortune médiatique de l’appellation littérature de l’urgence en particulier), a quelque peu déterminé l’horizon d’attente de cette production comme elle a, sans doute, marqué l’univers de référence des romanciers eux-mêmes. Paradoxalement, autant cette production a été considérée comme l’expression d’une période (décennie noire, celle du terrorisme, ou des années 1990), et d’une catégorie performative (urgence, engagement, expression, etc.), autant les écrivains ont manifesté une certaine propension à l’individualité, à l’exercice assumée de la solitude de l’écriture. Pour reprendre la catégorisation de Nathalie Heinich, on est passé d’une perception du champ littéraire qui mettait l’accent sur le régime vocationnel à une approche qui se préoccupait du régime de singularité (L’élite artiste. Excellence et singularité en régime démocratique, coll. Bibliothèque des sciences humaines, NRF, Gallimard, 2005).

Même si les thématiques peuvent diverger en apparence, les romans et récits publiés en Algérie depuis le début du millénaire mettent en scène fondamentalement des destinées ballottées par les avatars de l’histoire. Nous ne sommes pas pour autant dans une autre quête identitaire groupale ou nationale, mais principalement dans un questionnement sur l’être (qui passe par l’interrogation de l’histoire, de la mémoire, de l’exil et de la fermeture au monde, etc.). Certes, ce type de problématique n’est pas propre à cette production et l’on pourrait retrouver sans aucun doute, dans la littérature qui se fait de par le monde, bien des romans qui relèvent de cette optique. Il est enfin assez symptomatique d’observer que les romans qui charrient les charges les plus virulentes sur le système social et politique algérien actuel sont tous construits autour de sagas familiales complexes qui interrogent des territorialités affectives chargées d’histoire, de violences et de passions (les derniers romans de Benfodil, Sansal, Benchicou, etc.)

La perspective littéraire tracée qui nous semble significative est, d’une part, une certaine autonomisation symbolique des modes d’écriture et des thèmes par rapport au champ littéraire français, et, d’autre part, le fait que cette production use de certains ressorts rhétoriques (dont la parabole) pour jouer contradictoirement d’une volonté de donner à penser (définir un ethos) et de mettre en crise toute injonction idéologique par le parti pris ironique, voire par la parodie. Cette préoccupation, au plan du dispositif d’exposition du discours romanesque nous semble révélatrice à la fois de la difficulté de dire les errements éthiques et sociaux d’une société et de la volonté manifeste de s’en distancer d’une manière ironique ou ludique. Nous pensons ainsi que les ressources de l’imaginaire et des singularités d’écriture vont discriminer les œuvres et faire nécessairement émerger les plus originales.

Pour synthétiser enfin les grandes tendances qui se profilent, nous pouvons considérer que l’on est, dans l’ensemble de cette production littéraire, encore dans la modalité d’affirmation d’une individualité plus proclamée que démontrée. Au niveau des continuités internes, nous pouvons repérer une certaine fidélité aux référents les plus reconnus de la tradition discursive maghrébine (contes, proverbes et tradition orale en général), mais aussi certains topos et, surtout, quelques archétypes de personnages déjà largement présents dans les œuvres romanesques de la décennie précédente (héros problématique au sens goldmannien du terme, c’est-à-dire engagé dans une sorte de confrontation sans issue : celle qui oppose un idéal individualisé aux valeurs réifiées en cours de la société réelle).

Du point de vue des changements, il y a sans conteste, au niveau social, l’irruption d’une nouvelle forme du tragique, celle qui renvoie à la violence du même. Elle nourrit évidemment le registre thématique des œuvres mais elle impose des modes du dire qui vont au-delà de l’obsession du réel puisqu’elle configure une scénographie énonciative nouvelle (c’est-à-dire la mise en scène de paroles dissemblables et incertaines). Au niveau interne, les récits réalistes s’articulent aux textes métaphoriques avec une certaine propension pour l’allégorie et la parabole qui se déploient ainsi en sagas épiques ou en soliloques désenchantés. Si le récit policier s’est imposé comme une des formes privilégiées d’expression de la violence sociale (Khadra, Meddi, Balhi, etc.), il faudrait relier cette excroissance générique, entre autres, au paradigme du secret (autre constante de l’univers anthropologique algérien) qui renvoie à la modalisation la plus fréquente de l’intrigue narrative.

Si l’on peut caractériser globalement (au risque évidemment de passer sous silence de nombreuses singularités) cette production au travers de l’intention romanesque, il faut davantage parler d’exercices de fiction où domine l’explicatif plutôt que de témoignage. Dans le dispositif mis en œuvre par beaucoup de ces romans, souvent il s’agit moins de montrer que de proposer une démonstration des faits, de marquer les preuves d’un vécu sur la longue durée ou autour d’une période donnée. La narration a, dans certains cas, comme finalité en soi, l’explication du social, la mise à nu d’un comportement ou d’un état d’esprit. Le digressif, l’incise explicative, le recours au savoir extérieur ou la propension à «fictionnaliser» journalistes, faux prophètes, mendiants philosophes, prédicateurs, déclassés de tous bords, etc. sont, enfin, autant d’indices révélateurs de certaines modalités expressives de nombre de ces productions  romanesques.

Bien entendu, l’édition littéraire actuelle en Algérie ne saurait être réduite à quelques tableaux idylliques ni à de simples récriminations défaitistes. Les cas de blocage administratif d’ouvrages, les effets collatéraux d’un match de football sur l’organisation d’un salon du livre ou ceux liés à sa délocalisation, les épisodes politico-littéraires (affaires Poutakhine ou Benchicou, polémique Khadra/Daoud, etc.) pointent de réels dysfonctionnements, voire de graves dépassements, mais sont révélateurs, tout autant, de la profonde valeur symbolique que revêt la pratique littéraire dans l’univers social algérien d’aujourd’hui. L’inflation de la mention «écrivain» dans les signatures de textes publiés dans la presse en Algérie, en est l’un des indices. La focalisation sur la consécration ou le déficit de reconnaissance par les pairs, comme les constats de la panne des institutions et de l’indifférence des publics, sont les sujets de fréquentes prises de position éplorées ou vindicatives chez certains d’entre eux. Il n’en demeure pas moins que, pour les écrivains, l’écueil réside, ainsi que le formulait justement Aimé Césaire, dans une double attraction : la ségrégation du particulier, ou la dilution dans l’universel.

La consécration ultime se traduit encore par la reconnaissance à l’étranger, soit par l’édition soit par l’octroi d’un prix. Pour l’année 2011, citons le Grand prix de littérature Henri Gal de l’Institut de France, que l’Académie française décerne chaque année à un auteur pour l’ensemble de son œuvre et qui est revenu à Yasmina Khadra ;  le prix de la Paix des libraires allemands attribué à Boualem Sansal ou encore le 7e prix Ouest-France-Etonnants voyageurs en juin 2011 attribué à Yahia Belaskri pour son roman Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut (Ed. Apic, Alger).

Dans les années à venir, la production littéraire éditée en Algérie sera de plus en plus confrontée à une diversification des publics (à travers la constitution de véritables niches thématiques ou l’alignement à d’inévitables effets de modes) qui commencent déjà par se distinguer par une véritable différenciation générationnelle. Un tel lectorat s’impose enfin par des pratiques linguistiques à la fois plurielles et davantage standardisées par l’environnement social et médiatique et dont la dissémination est, fort heureusement, contrebalancée par son attachement à la rumeur continue de son environnement immédiat et du monde.

Hadj Miliani/ El Watan
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Hadj Miliani . Professeur à la Faculté des arts et des lettres, université Abdelhamid Benbadis (Mostaganem) ; responsable projet de recherche PNR, Champs culturels et mondialisations au CRASC (oran).

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