L’empire romain et la société d’opulence énergétique : un parallèle

Le fonds de secours de la zone euro est lancé, mais c’est chaud (tandis qu’accessoirement, le fond de l’air paraît bien chaud pour un mois d’octobre, non ?)
Si, comme l’espère l’Union européenne, la Chine crédite ce fonds de secours de quelques dizaines de milliards, un « changement tectonique » verra le jour, prédit sans risques le New York Times. Où passe la puissance ? Sur le front de l’énergie, l’agence Reuters rapporte que la soif de pétrole de la Chine est partie pour faire grimper encore plus haut les prix du brut, obligeant les pays développés à contracter leur propre consommation de carburants si la production pétrolière mondiale ne s’accroît pas au-delà de la tendance actuelle (ce qui est très probable).
Le port de Shanghaï. [Reuters]
Hop, analogie : allez savoir où elle nous mène. A peu près inconnu en France, l’anthropologue américain Joseph A. Tainter trace un parallèle inattendu entre le déclin de l’empire romain et la situation présente des vieux empires occidentaux dont nous sommes, somme toute, les héritiers. Un parallèle qui, je crois, mérite d’être discuté. Les thèses de Joseph Tainter (concentrées dans un ouvrage célèbre dans le monde universitaire anglo-saxon, The Collapse of Complex Societies) sont bien plus riches et stimulantes que celles de Jared Diamond, dont le livre le plus fameux, Effondrement, a rencontré un grand succès en France à sa sortie en 2005.

Dans une conférence mise en ligne l’an dernier, Joseph Tainter suggère l’existence d’une similarité entre les liens de dépendance de l’empire romain à l’égard des flux d’énergie qui ont permis son essor, et nos propres liens à ces mêmes flux d’énergie. Cette similarité pourrait décider d’un destin commun, laisse entendre Tainter.

Au temps des Romains, la seule énergie disponible était celle du soleil. Lorsque les Romains envahissaient et pillaient un nouveau territoire, ce qu’ils faisaient en fait, c’était piller les surplus d’énergie solaire de ce territoire, transformés et accumulés au fil des siècles « sous la forme de métaux précieux, d’œuvres d’art et de personnes ». Ces pillages étaient extraordinairement rentables. Dès 167 avant J.C., en s’appropriant le trésor macédonien, les citoyens romains purent s’exempter de tout impôt ; lors de la conquête de la cité de Pergame, le budget de Rome doubla ; lorsque Pompéeprit possession de la Syrie en 63 avant J.C., le budget de l’empire s’accrut à nouveau de 70 %, et ainsi de suite. Un retour positif sur investissement était en place : « Plus de conquêtes donnaient plus de richesses, qui finançaient plus de conquêtes », résume Joseph Tainter.

Mais « l’ennui avec le pillage, c’est qu’il ne peut avoir lieu qu’une seule fois », dit l’anthropologue
Un jour, l’empire se trouva à court de conquêtes rentables (déserts à l’est et au sud, mers à l’ouest et au nord). De ce jour, Rome dut compter non plus sur le pillage de vastes quantités d’énergie solaire accumulées par d’autres, mais seulement sur l’énergie, évidemment beaucoup plus modeste, offerte par le soleil année après année aux terres de ses provinces. Dès lors, pour pouvoir rester ce qu’ils étaient devenus, les Romains firent la seule chose rationnelle à entreprendre face à pareille impasse : ils se mirent à biaiser.

Durant des siècles, l’administration romaine ne cessa de déprécier la valeur de ses monnaies, réduisant lentement mais sûrement les quantités de métaux précieux qu’elles contenaient. Ceci décida probablement de l’effondrement de l’empire.

Un destin similaire menacerait nos sociétés d’opulence énergétique nées du pétrole il y a un siècle, au moment où elles envisagent, de gré ou de force, une transition hors des énergies carbonées. Tainter ne le dit pas, mais les empires occidentaux modernes ont en un sens surgi de la même manière que l’empire romain, accaparant les réserves fantastiques d’énergie solaire transformée et stockée sous forme de pétrole un peu partout sur Terre : d’abord les Anglais en Perse et en Irak, puis les Américains en Arabie Saoudite notamment, les Français, enfin, en Afrique.

Faute de regarder en face ces conditions d’expression de leur avidité et de leur ubris, les démocraties occidentales ont laissé croître leurs dettes avec inconséquence, dépréciant la valeur de leur socle sans s’interroger vraiment, par exemple, sur les raisons évidentes et profondes du constant paradoxe de la persistance d’un chômage de masse au sein de sociétés d’une richesse inouïe.
Joseph Tainter décrit l’évolution de la quantité d’argent contenue dans la principale pièce de monnaie romaine, le denarius, jusqu’en 260 après J.C. [vidéo : 9’55]

Les énergies renouvelables seront incapables de remplacer le pétrole. Alors qu’adviendra-t-il de nos sociétés lorsque demain, le brut manquera ? Comment prétendre continuer à aller droit vers le haut si le liquide matriciel du développement moderne doit peu à peu faire défaut, de la même manière que les territoires à piller ont fait défaut à l’empire romain ? Et comment continuer à aller droit vers le haut si l’on entend ce prémisse posé par Joseph Tainter : « La soutenabilité est une condition active à la résolution de problèmes, et non une conséquence passive d’une plus faible consommation », ce qui implique que « la soutenabilité peut demander une plus grande consommation de ressources, et non une consommation moindre » (voir les perspectives suivantes : [oil man] Agrocarburants et déforestation : Bruxelles assume (tous comptes faits), [oil man] L’Allemagne veut financer de nouvelles centrales au charbon avec son fonds climat ou encore [oil man] Barack Obama veut sortir du pétrole ET augmenter la production américaine.)

Vous trouvez tout ça affreusement complexe ? Moi aussi. La complexité extrême est d’ailleurs sans doute la caractéristique essentielle de la période historique que nous vivons (et il semble qu’il faudra avoir un QI de 140 et beaucoup de temps libre pour suivre en citoyens informés les débats budgétaires qui seront pourtant au cœur du face-à-face UMP-PS pour 2012).
D’après Joseph Tainter, la raison fondamentale pour laquelle les sociétés tendent à devenir toujours plus complexes est que, tout simplement, la complexité « est utile pour résoudre des problèmes ».
Cette complexité a un coût, un coût énergétique. « Pour développer une plus grande complexité, les sociétés doivent s’approprier des sources toujours plus grandes d’énergie, afin de maintenir cette complexité. C’est comme ça que nous maintenons la complexité aujourd’hui, principalement grâce aux énergies fossiles bien sûr », souligne Tainter. L’anthropologue précise :
« Disposer d’une énergie bon marché nous permet de développer une complexité plus grande encore (…), à un point en quelque sorte saugrenu. J’appelle cela la spirale énergie – complexité : elles tendent à être entremêlées, à soit augmenter, soit diminuer ensemble. En fait, elles ne peuvent qu’augmenter ou diminuer ensemble. Vous ne pouvez avoir l’une sans l’autre : vous ne pouvez avoir de complexité sans énergie, et si vous avez l’énergie, vous allez avoir de la complexité »…

Comme pour nous achever, Tainter démontre avec brio dans The Collapse of Complex Societies qu’il existe un « rendement décroissant de l’investissement marginal dans la complexité ». Investissez par exemple un euro dans le système éducatif d’une société illettrée, et vous obtiendrez un résultat positif infiniment plus sensible que si vous investissez ce même euro dans le système éducatif d’une société évoluée et déjà très complexe telle que la nôtre.
On peut donner des noms savants à cette complexité. Aux Etats-Unis, le mot « conundrum » (qui signifie problème insoluble) est très en vogue pour décrire la situation actuelle de la première puissance du siècle passé. Chez nous, on parlerait volontiers d’aporie, c’est-à-dire d’impasse logique.
Joseph Tainter estime que les sociétés s’effondrent ― se simplifient très rapidement, se désagrègent ― par le MÊME processus qui leur permet de devenir plus complexes. Tainter affirme que « la complexité est le facteur décisif qui conduit à la fois les sociétés à s’effondrer et à croître » : mouvement en spirale d’un phénomène é-nan-tio-dro-mique (oui oui). Le paradoxe n’est qu’apparent si l’on considère que l’investissement dans la complexité a un rendement décroissant : troublant facteur décisif de l’Histoire telle que Tainter la décrit, et dont chacun peut se faire une idée par l’intuition.

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