« Rassemblement mondial des écrivains pour la paix ». Ma réponse à David Grossman et Boualem Sansal

MEDIAPART – 12 octobre 2012 Par Salah Guemriche

« Pourquoi j’applaudis

au Rassemblement mondial des écrivains pour la paix,

sans pour autant cautionner l’Appel de Strasbourg « 

Lancé du haut de la tribune du Conseil de l’Europe, le 6 octobre, « L’Appel de Strasbourg »* a pour parrains deux écrivains engagés chacun à sa manière et chacun pour sa chapelle : le premier, David Grossman, un Israélien célèbre, que le quarteron d’intellectuels  de France, égarés qu’ils sont dans la nébuleuse du conflit israélo-palestinien, gagneraient à suivre à la page ; le second, Boualem Sansal, un Algérien célébré, en Europe, comme l’écrivain phare d’un ténébreux monde arabe – lequel n’a d’arabe que le nom. A Strasbourg, nos distingués auteurs ont donc voulu faire chapelle commune.

J’ai lu, et relu, ce texte appelant à un Rassemblement mondial des écrivains pour la paix. Aux premiers alinéas, j’ai eu un élan d’enthousiasme éclatant : enfin, une initiative qui fait l’honneur de la littérature, une littérature qui, en l’occurrence, ne se contente plus d’être engagée pour se faire engageante ! Et pour cause : exhorter à la paix mondiale ; tirer les leçons des guerres terriblement meurtrières qui ont jalonné le XXe siècle, et dont le crime indépassable, oui, reste la Shoah ; fustiger le « fondamentalisme barbare des Talibans », la confiscation du Printemps arabe, la présupposée menace nucléaire iranienne, et même, admettons, cette « marche (inexorable) vers le fascisme », marche partie de ces mêmes pays qui ont réussi à chasser leurs ignobles dictateurs, quel intellectuel et quel écrivain, engagés urbi et orbi, ne souscriraient pas à un tel réquisitoire ? Oui, pour que « les valeurs de la paix soient renforcées partout dans le monde », et aussi, comme il est dit dans l’Appel, pour la création d’un Etat palestinien aux côtés d’un Etat israélien, l’un et l’autre dans des frontières sûres et inaliénables, pour tout cela, je signerais volontiers des deux mains. Sauf que…

Le reste de l’appel m’a laissé la contrariante impression d’un double standard, en faveur d’Israël. Assuré des vertus démocratiques qui fondent le futur Rassemblement, je tiens à exprimer ici ma réserve en pointant du doigt le deux poids deux mesures qui, à mon sens, grève la lettre (plus que l’esprit ?) du dit Appel. Qu’on en juge :

– « Dans le chaos qui se profile, l’Iran se pose en maître du jeu et accélère son programme nucléaire pour réaliser ses prétentions hégémoniques au plan politique, militaire et religieux » ;

– « Dans ce contexte, Israël est plus directement menacé que jamais » ;

– « Israël pourrait se trouver (…) sur le point d’être menacé dans son existence » ;

– « Les pays arabes (…) appelleront aussitôt au jihad contre Israël pour avoir frappé un pays musulman frère » ;

– « Il est urgent que la communauté internationale intervienne pour mettre sous contrôle le programme nucléaire iranien » ;

– « L’abandon des colonies ou leur échange contre des terres » ;

– « L’abandon du droit au retour des réfugiés de 1948 »

S’agissant de « l’échange des colonies contre des terres », l’astuce est aussi vieille que la politique israélienne du fait accompli : échanger des terres colonisées, par Israël, contre des terres annexées, par le même Israël, la belle affaire !…. Quant au fameux droit des réfugiés palestiniens, ah, la fantasmatique peur de la submersion démographique qu’engendrerait à moyen terme leur retour !… Faut-il rappeler que la loi israélienne dite elle-même « du Retour », stipulant : « Tout juif a le droit d’immigrer en Israël », fut complétée en 1952 par un article (Loi sur la citoyenneté) qui « ouvre automatiquement la nationalité à tout immigrant juif » ?… Ainsi, aujourd’hui, après plus de deux mille ans d’exil, le Juif qui désire « réintégrer » le Foyer national non seulement est le bienvenu mais en plus on lui garantit un effet rétroactif symbolique de milliers d’années ! Et pour un Palestinien réfugié depuis « seulement » quelques décennies, on lui interdirait de retrouver sa terre ancestrale ?

Ce point d’histoire trahit à lui seul un déséquilibre, dans le texte, entre deux discours : celui qui semble émaner de l’intérieur même d’Israël **, un Israël présenté comme perpétuelle victime et non plus comme l’un des facteurs de tension et de conflit, et celui à prétention universaliste et objective (« nous exprimons ici, dit le texte, notre détermination avec fermeté et objectivité »). Objectivité qui consiste en fait à montrer du doigt l’Iran, surtout, et certains pays « arabes musulmans » : ceux qui se sont libérés (ou sont en voie de se libérer) de leurs dictateurs, mais qui sont passés ou risquent de passer sous la coupe des islamistes. Notons bien que les pays « arabes musulmans » comme le Qatar et l’Arabie saoudite échappent étrangement à cette stigmatisation, alors qu’ils sont les pourvoyeurs, sinon les mentors, des mêmes islamistes ! C’est que les pétro-monarchies ont des charmes que les révolutions ne connaissent pas !…

Ainsi, donc, seuls l’Iran et l’Islam récalcitrant, sans compter l’islamisme, menaceraient cette sacro-sainte paix dans le monde ? Et Israël, victime toute désignée, ne représenterait nulle menace dans la région, alors même que ses gouvernements va-t-en-guerre successifs n’ont cessé depuis quarante-cinq ans (et avec une impunité effarante, qui les autorise à faire fi d’au moins 60 résolutions de l’Onu !) de bombarder, de démolir, d’annexer, de coloniser, et, aujourd’hui, de brandir le spectre d’une frappe préventive ? Cette menace, au demeurant, les auteurs de l’Appel de Strasbourg semblent bien placés pour la confirmer. Et, même, nous inviter à prendre date : « La décision de frapper l’Iran est sur la table », préviennent-ils.

C’est ce déséquilibre malencontreux, pour ne pas dire insidieux, dans le traitement et la catégorisation des différents facteurs menaçant la paix dans le monde, que je déplore et que je tenais à souligner au nom même de la fameuse objectivité revendiquée par les auteurs de l’Appel au pourtant urgent et nécessaire Rassemblement mondial des écrivains pour la paix.

Salah Guemriche

Ecrivain algérien de France. Auteur, notamment, de : Abd er-Rahman contre Charles Martel (Perrin, 2011) ; Le Christ s’est arrêté à Tizi-Ouzou (Denoël, 2010) ; Dictionnaire des mots français d’origine arabe (Seuil, 2007, Points / Seuil, 2012). 


* Deuxième du nom, notons-le, après celui lancé en 1961 par les Francs-maçons « Pour (une) Chaîne d’Union fondée sur une totale liberté de conscience et une parfaite tolérance mutuelle ».

** Depuis la polémique soulevée par les déclarations de Boualem Sansal niant le fait colonial, et non, à mes yeux, par son voyage en Israël,  m’y étant moi-même rendu en 1997. Cf. ma Lettre ouverte à Boualem Sansal, Médiapart, 11-06-12. Lettre commentée par Jean Daniel : Un geste malheureux des ambassadeurs arabes à Paris, Nouvel-Observateur, 18-06-12.

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