Lettre à Kamel Daoud

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(Photo : Zineddine Zebar)

Entre deux feux. Tu es entre deux feux, peut-être même plus, si je comptabilise tes propres démons qui te poussent couteau au dos pour écrire et crier dans tes chroniques.

Entre deux feux, celui d’abord des intégristes et leurs alliés conservateurs qui avancent à peine masqués au sein du régime, qui veulent faire couler ton sangcomme au temps de la chasse à l’intellectuel dans les années 1990. Mais, au fond, est-ce que les barbus sont les seuls responsables de l’appel aux meurtres ? Qu’a fait ce régime depuis avant même l’Indépendance, quand les cadres les plus éclairés et les plus critiques étaient liquidés par leurs pairs au nom d’une pureté révolutionnaire dont ils avaient seuls le monopole ?

C’est le même combat : détruire l’intelligence à défaut de l’asservir au point qu’un charnier d’intellectuels tués ou brisés à vie s’appelle désormais Algérie, notre beau et attachant pays. Le FLN des apparatchiks moustachus et son FIS barbu ont survécu à plus de 25 ans de pseudo-transition, et ont réussi à réaliser le pire : créer des croyants à défaut de citoyens, comme me le répète rageusement le chercheur Ahmed Ben Naoum.

En vingt ans, on a subtilisé une échelle de valeurs à une autre. Ce n’est plus la compétence ou la légitimité démocratique qui sanctionnent l’habilitation à la gouvernance (ou carrément à l’existence), c’est la piété ostentatoire et les photos en habits blancs à la Mecque dont même des généraux éradicateurs se vantent.

Ce qui m’amène au deuxième feu dont tu subis trop injustement les flammes inquisitoires : celui de tous ces « intellectuels » d’une certaine gauche, populiste au point d’interdire les critiques sur les dérives d’une majorité de la société piégée dans la bigoterie et l’incivisme, se livrant corps et âme à des décideurs réactionnaires et corrompus. Anciens débris du « soutien critique », ces quelques staliniens qui condamnent de manière atavique chaque critique de l’ordre établi comme une ingérence de l’Empire, une vision occidentalisée, une perfide manipulation du fantasmagorique « hizb frança », le parti de la France qui passe son temps à comploter contre l’Algérie indépendante et faussement socialiste, ces quelques staliniens, heureusement, ne représentent pas la gauche algérienne combative.

Entre deux feux que tu es, Kamel, dis-toi que d’être traité de « pro-armée », puis « anti-armée », « pro-chiite » (comme si c’était une insulte) ou « anti-kabyle », « occidentalisé », puis « trop arabisant », puis « déviant » ou puis « pro-OTAN », est au fond, rassurant tant que les attaques sont motivées par la haine et l’ignorance crasse. C’est réconfortant car cela dit, quelque part, que tu n’es ni l’esclave d’une chapelle ni le mercenaire d’un clan. Il est si difficile de tracer le sillon d’une critique lucide au pays des complots et des superstitions assassines où tes gamins te demandent si, vraiment, tu vas être buté là, en bas de ton immeuble, comme dans les années 1990. Difficile d’être une voix qui fait grincer la machine à détruire la pensée.

Nous croyons être si peu nombreux à se battre pour la citoyenneté, la beauté et la dignité. Nous sommes légions, c’est pour cela que ce pays a toutes ses chances d’être ce qu’il est : notre idéal de foyer protecteur et radieux pour nos enfants.

Ton ami, Adlène.

Par Mélanie Matarese le 13 mai 2015 13h00 / Blog.le Figaro.fr

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