Bonne année 2015

En cette nouvelle année 2015, partageons ensemble souhaits divers et bonnes vieilles vérités. 
Le bonheur est l’amorce de la témérité et, à la guerre comme à la guerre, à  chaque jour suffit sa peine. Fais ce que dois, advienne que pourra car après la fête on gratte sa tête. En ces époques de crise, abondance de biens ne nuit pas, mais qui achète le superflu vendra bientôt le nécessaire. 
Et, pour conclure – c’est même de circonstance, il vaut mieux, par les temps qui courent :
-         délaisser les certitudes et prendre langue avec le hasard;
-         congratuler le crapaud et conspuer la gerboise ;
-         être attentif aux poètes et se méfier des prêcheurs ; 
-         être saoul que con, ça dure moins longtemps 
Meilleures choses et plus encore pour 2015
Hadj Miliani

Culture : AD GLADIUM/ Comment appeler au meurtre dans un cimetière !

Par Sarah Haidar

Les faits : un chroniqueur algérien écrit quotidiennement depuis des années ce qu’il pense de son pays, de sa société, de l’Etat, de la religion, etc. Puis il publie un premier roman dont on parle très sporadiquement jusqu’à ce qu’il soit réédité en France, y provoque un engouement médiatique et arrive au carré d’or du Prix Goncourt. Dernièrement, il déclare dans une émission française ce qu’il a toujours écrit dans ses chroniques et ce qu’il a également exprimé dans son livre. Ensuite, un obscur cheikh, avocat commis d’office de Dieu, fantassin protégeant héroïquement une entité tellement vulnérable qu’elle peut être «agressée» par des mots ; un cheikh qui considère qu’une jupe courte, un bikini ou une bouteille de bière blessent la dignité divine, a brusquement découvert l’existence de cet écrivain grâce… à un plateau-télé français ! Il appelle donc l’Etat à appliquer la sanction légale islamique, autrement dit : tuer l’auteur en question sur la place publique afin de réparer l’affront commis contre ce pauvre Dieu sans défense. Entre-temps, l’apostat incriminé a fait l’objet d’un impressionnant chapelet de procès d’intention dont les chefs d’accusation tanguaient vertigineusement entre l’indispensable «haine de soi», l’opportunisme, l’esprit néo-colonisé, l’islamophobie, l’allégeance aux forces du mal (occidentales), etc. Les pièces à conviction ? Des chroniques dans lesquelles il ne faisait qu’écrire son avis, en tant que simple citoyen et homme de plume dont les idées n’étaient pas forcément inscrites au cahier des charges de la bienpensance. Que dire alors de cette scandaleuse chronique sur la Palestine qui a scellé définitivement son sort auprès des avocats généraux, des parties civiles et des juges ? Le verdict était donc prévisible : haute trahison et condamnation au bagne des pestiférés sionistes ! Il y a eu seulement un vice de procédure : le motif de ce procès n’était ni un appel au meurtre des Palestiniens (ou des musulmans, ou des Algériens), ni une incitation à rejoindre Tsahal, ni une apologie de crimes contre l’humanité. Le motif était ni plus ni moins qu’une… opinion ! Une subjectivité assumée et outrageusement dissemblable à la mosaïque vertueuse qui criait en chœur, derrière un écran d’ordinateur, son soutien inconditionné et pavlovien à la Palestine !

Bref. Au-delà des faits, il y a un syndrome quasiment endémique : la haine de la différence, de l’irrévérence et de la liberté de penser et de dire, n’est plus aujourd’hui en Algérie l’apanage des fanatiques religieux ni des oligarques politiques. Elle s’est tellement banalisée, propagée et sanctifiée, avec la bénédiction sournoise de l’Etat central, qu’un salafiste fétide, sûr de son impunité, se permet d’appeler au meurtre d’un écrivain comme au bon vieux temps où l’islam était rigoureusement appliqué et où on pouvait gaiement découper un Hallaj en morceaux, crucifier un Sahrawardi ou écarteler une poétesse hostile au prophète ; ou comme plus récemment encore, on flinguait des Djaout, des Mekbel et des Boukhobza… Tellement banalisée, donc, que certains croient aussi nécessaire de nuancer cet appel au meurtre en rappelant que l’illuminé en question a réclamé l’intervention de l’Etat pour que le châtiment religieux soit appliqué à l’écrivain, lequel, de toutes les manières, a vraiment abusé de sa liberté en insultant à peu près tout le monde pour avoir les faveur de l’Occident satanique ; ils ont également appelé à la dédramatisation de la chose, l’hirsute n’étant qu’un pauvre type sans audience ni impact sur cette belle société progressiste et éclairée… Au même moment, un ancien grand écrivain et actuel ennemi des jeunes écrivains, intervient dans la même émission que le cheikh moyenâgeux non pas pour condamner ses propos mais pour nous faire un cours magistral de logique avec un hammam et une arabité qui en découle de fait !

En 1982, bien avant la déferlante barbare, un certain Kamel Amzal a été déchiqueté au sabre dans l’enceinte même d’une cité universitaire. C’était à l’époque où, comme aujourd’hui, on disait que ces allumés islamistes n’étaient que des bouffons sans grand danger, n’est-ce pas ?

Au point où nous sommes, la question n’est pas de savoir si Kamel Daoud a raison ou pas, mais s’il a le droit ou non de penser et d’écrire comme bon lui semble… La réponse n’est pas si évidente, et c’est cela justement, bien au-delà d’un appel au meurtre, qui est le plus grave !

S. H.

sarah-haider

djoum@hotmail.com

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2014/12/24/article.php?sid=172503&cid=16

Sondage : Pratiques de lecture chez les étudiants/ Omar a tuer Dib

La faiblesse de la pratique de lecture en milieu étudiant fait partie des griefs récurrents des enseignants en Algérie. Cet état de fait est, bien sûr, davantage déploré dans l’enseignement des langues. C’est en partie la raison qui m’a incité à entreprendre un sondage auprès d’un échantillon le plus représentatif possible d’étudiants de langue française de 8 universités (voir encadré p. 12). L’objectif général était d’estimer la nature d’une composante de leur capital culturel et leur conduite en matière de lecture.

Les loisirs par ordre d’appréciation montrent assez nettement la prédominance de la télévision, du sport et de la musique. La lecture (en agrégat) arrive en quatrième position. Plus du tiers ne se prononce pas pour le théâtre, le cinéma et la radio. Ces domaines classiques de consommation culturelle se révèlent comme très minimes pour la génération d’étudiants algériens actuels. Nous n’avons pas inclus l’usage d’internet dans la mesure où il cumule plusieurs fonctionnalités, dont celle des loisirs.

Cette place modeste de la lecture n’est-elle pas le signe d’une perte de sa domination symbolique au niveau social, comme cela a été relevé dans les pratiques culturelles d’autres pays (USA, France) ? Le tiers des enquêtés reconnaît lire au moins un livre par mois, et plus de la moitié affirme en lire plus de 2 par an. A première vue, ces scores, qui paraissent assez modestes, sont en fait largement supérieurs à la moyenne nationale (en 1987, l’Office national des statistiques estimait qu’un Algérien lisait en moyenne 1 livre par an).

Ceux qui lisent un livre par an sont qualifiés de lecteurs occasionnels, plus de 20 livres par an qualifie la lecture régulière. Le temps consacré à la lecture au quotidien est relativement moyen (autour de 30 minutes à 1 heure pour près de 60%). La question est de savoir si ce temps de lecture est consacré à des ouvrages, à la presse ou à la révision des cours. De même, le nombre d’ouvrages lus relève-t-il uniquement d’une lecture de confort ou prend-il en compte des lectures imposées ou de formation ?

L’appréhension des dispositions en matière de lecture de confort singularise la littérature. Le choix du roman comme genre privilégié emporte l’adhésion de plus de la moitié de l’échantillon. Les Mémoires, en forte demande en Algérie, ne semblent pas susciter l’intérêt (près de la moitié des enquêtés ne répond pas et moins de 5% font part de leur goût pour ce genre).

Il est néanmoins assez curieux de noter la place, bien que modeste, de la poésie dans les choix, alors que les recueils de poèmes sont peu achetés en général (l’enquête de l’Ipsofim en 2005 auprès de 1500 visiteurs du Salon du livre d’Alger estime que 25,7% choisissent la littérature/poésie, 15% l’histoire, 5,5% le roman policier et 0,7% la BD). La bande dessinée est peu appréciée, même si elle intéresse une frange notable des étudiants (un peu plus d’une cinquantaine à la choisir en premier). Il aurait probablement été plus pertinent de citer d’autres genres ou sous-genres pour mieux évaluer les choix (roman policier, roman sentimental, livres pratiques, livres religieux).

L’analyse des positions des hommes et des femmes en matière culturelle est une perspective considérée comme distinctive du point de vue de l’habitus. L’échantillon indique la part prépondérante du sexe féminin (549 filles, 76,3% pour 170 garçons, 23,6%), correspondant en grande partie à la composition par sexe des étudiants de langue française dans les universités algériennes. Dans les deux sexes, l’ordre des préférences est identique pour les deux premiers choix : le roman et l’histoire.

A la troisième place, 11,65% des filles choisissent la poésie, alors que 8,82% des garçons accordent cette place aux Mémoires. On pourrait considérer que les choix prioritaires du roman et de l’histoire correspondent à une tendance générale des lecteurs algériens (cf. chiffres SILA). Par contre, à partir du troisième choix, des divergences, mêmes faibles, apparaissent selon les sexes.

La thématique arrive largement en tête de l’intérêt des étudiants pour la lecture romanesque. Ce qui correspondrait à une attitude plutôt normative des lecteurs de romans en général et du fait que c’est l’un des axes les plus communs de l’enseignement du texte littéraire. L’écriture arrive en seconde position.

Cet aspect est peut-être un «effet d’institution» induit probablement par le fait que ce sont des étudiants en lettres et que le discours des enseignants valorise souvent l’écriture. La thématique est classée en tête des choix pour une bonne majorité des sondés féminins et masculins. Les autres choix, bien que ne cumulant pas des scores élevés, sont identiques, et dans l’ordre, pour les deux sexes : écriture, personnage, cadre social et enfin intrigue.

L’évocation d’auteurs, de titres, voire de personnages, permet de mieux saisir leur répertoire actualisé dans une population spécifique comme celle de notre échantillon et de repérer la formalisation d’une mémoire patrimoniale des référents littéraires. Certes, il est difficile à travers un questionnaire fermé de procéder à ce que Michel Schmitt a appelé une «cartographie du lectum, (…) une topographie des goûts d’un lecteur…».

Pierre Bayard avait tenté de montrer, au travers d’une typologie qualitative de la lecture, ce qui se présente comme un mécanisme de constitution d’un fonds mémoriel inconscient : «On pourrait nommer bibliothèque intérieure cet ensemble de livres (…) sur lequel toute personnalité se construit et qui organise ensuite son rapport aux textes et aux autres.»

Il faut néanmoins préciser qu’à la différence des étudiants français, nourris tout au long de leur scolarité par la «lycérature» (Schmitt), les étudiants algériens n’ont pas suivi dans le secondaire de formation littéraire suivie en langue française. La rencontre avec le littéraire est purement fortuite et sert uniquement de fondement à l’enseignement des pratiques de la langue. Mais de cette imprégnation indirecte et improbable, nous pouvons relever quelques données factuelles intéressantes.

La question de la mémoire des textes étudiés au lycée révèle pour une grande part l’absence plutôt que la présence de «lecta» scolaires : plus de 60% des sondés sont dans l’impossibilité de citer le moindre titre de texte et ceux qui sont cités le sont par un nombre très faible d’étudiants (98,17% des étudiantes et 71,17% des étudiants ne citent aucun texte). Parmi les textes évoqués, on retrouve essentiellement des titres d’œuvres littéraires : Les Misérables, Boule de Suif, La terre et le sang, Voyage au centre de la terre, L’Incendie, Nedjma, L’Avare, Une vie, Le fils du pauvre, Germinal.

Les titres plus factuels sont très peu nombreux (6 bien que les titres demandés devaient être littéraires). On remarquera que la distribution est assez égale entre œuvres françaises et œuvres francophones algériennes. Il s’agit en grande partie d’œuvres transmises par le manuel plus que d’œuvres choisies librement (d’où la dominante des auteurs français du XIXe siècle et des premiers écrivains algériens de langue française). Cela montre surtout que le corpus de référence, même très faible, concerne des œuvres et des auteurs qui composent depuis plusieurs décennies, à la fois le répertoire de recours pour les concepteurs de manuels scolaires et les classiques formant une sorte d’horizon de référence littéraire stéréotypé.

La distribution des réponses révèle un autre élément : sur les 18 titres cités, seuls 6 le sont également par des étudiants de master et un seul est proposé par un étudiant de master. Des titres emblématiques comme La Grande maison, L’Incendie, Nedjma ou Le Fils du pauvre sont quasiment absents de la nomenclature des étudiants de master. Si la part de la persistance mémorielle des titres est faible chez l’ensemble des enquêtés, quel que soit leur niveau universitaire, il apparaît à l’évidence que le cursus universitaire, loin de sauvegarder ce répertoire, a plutôt tendance à l’estomper.

Rappelons que Bayard a proposé dans ce cas la notion de «délecture», soit l’oubli des livres que l’on a lus. Quatre titres de romans, quatre noms d’écrivains et cinq noms de héros de romans, pour un taux de réponses inférieur à 50%, forment, en tout et pour tout, les réponses relatives au personnage le plus marquant. Ici encore, il faut reconnaître la très faible capacité des étudiants à citer une œuvre ou un personnage.

En fait, le plus fort taux de réponses concerne le personnage de Omar des premiers romans de Mohammed Dib (à peine 6%). La confusion entre titres d’œuvres et personnages est particulièrement apparente. C’est le cas de Fouroulou (3,1%), personnage du Fils du pauvre, de Mouloud Feraoun, dont le titre est cité par 2,1% des répondants. Le faible taux de réponses et la dispersion des références est un indicateur de la pauvreté du répertoire de lecture.

Les différenciations entre étudiants de licence ou de master sont peu significatives. Encore une fois, la confusion entre titres de romans et noms d’écrivains est très révélatrice de l’effet induit par le processus de lecture routinier. Seul le roman Nedjma est cité comme œuvre distinctive (est-elle pour autant réellement lue ou cela renvoie-t-il aux extraits des manuels scolaires ?). Par contre, par rapport à la question précédente, les réponses sont plus importantes en pourcentages : plus de 60% ne citent aucun écrivain.

On remarquera le score particulièrement significatif de Mouloud Feraoun, suivi de Mohammed Dib et, dans une moindre mesure, de Kateb Yacine. Chez les étudiants de licence, Mouloud Feraoun est cité par plus de 30% contre 12% parmi ceux de master. La dominante de la référence des noms d’écrivains algériens de la première génération est encore une fois confirmée. Le seul écrivain algérien de la génération post-indépendance cité est Yasmina Khadra qui doit une grande part de sa reconnaissance à sa forte exposition médiatique. Il est cité par les étudiants de licence ou de master (environ 11% pour chaque niveau), ce qui montre bien que la médiatisation hors université est déterminante.

Deux tiers des répondants proposent des noms d’écrivains (Hugo, Maupassant, Balzac, Rousseau, Zola, Camus, Charrière, Molière, Flaubert) et quelques œuvres (Madame Bovary, Papillon, Le Rouge et le Noir, Germinal). La majorité de ces auteurs et œuvres appartient au
XIXe siècle. Les taux sont cependant faibles et l’on comprend qu’il s’agit davantage de lectures individuelles que de lectures scolaires ou universitaires (50,09% des filles et 53,52% des garçons ne citent aucun nom).

Chercher les prolongements éventuels que peut susciter la lecture renvoie presque automatiquement à l’adaptation audiovisuelle. La vision de films sur divers supports est attestée parmi les modes de loisirs fréquents de l’échantillon. Les quelques films cités montrent davantage de variété dans les références, même si, encore une fois, une importante majorité d’étudiants (entre 70 et 80%) ne cite pas de titre de film.

Les œuvres algériennes (en dehors du récent Ce que le jour doit à la nuit), sont en fait les adaptations télévisées des années 1970 tirées de la trilogie initiale de Dib. La présence de classiques (Roméo et Juliette) et d’œuvres plus grand public et générationnelles (Twilight, Harry Potter ou Titanic) marquent l’autre pendant des goûts culturels imposés par l’industrie culturelle numérique mondialisée.

Le bilan d’une telle investigation pourrait paraître assez mitigé tant il semble conforter les observations empiriques. Nous pouvons conclure ainsi à une pratique de lecture assez faible et adossée pour l’essentiel aux orientations institutionnelles. Par ailleurs, la manifestation des choix est dictée par la tradition scolaire plus que par la curiosité personnelle et, enfin, il existe une porosité interculturelle provenant davantage de divers supports de l’industrie culturelle que du livre lui-même. Peut-on considérer que pour l’actuelle génération d’étudiants, la lecture n’est plus le vecteur privilégié du savoir et des loisirs ?  Ce questionnement, qui n’est pas propre à l’Algérie, pourrait en fait être généralisé à l’ensemble de la population algérienne.

Hadj Miliani

Réflexion : Politique et stratégie culturelles en Algérie/ Pas de voie royale

Il est convenu de dire qu’une politique culturelle est menée traditionnellement par un Etat et qu’elle se manifeste au travers des actions diverses (discours, dépenses, domaines et acteurs) qui sont caractérisées comme «culturelles». Les remarques qui suivent sont extraites d’une recherche menée en 2011-2013 dans le cadre d’un projet de recherche national sur les champs culturels et les mondialisations (un ouvrage de synthèse critique sur la question est en cours d’élaboration).

La politique culturelle a pour objectif principal de favoriser l’accès de tous à ces activités. Elle consiste, en grande partie, en un soutien aux arts, à la création et à l’institutionnalisation de structures idoines, à la formalisation de programmes, à l’encadrement et à la production de discours. Parmi les grandes actions publiques, on peut, entre autres, citer la politique d’inventaire du patrimoine matériel et immatériel dans lequel s’est engagée l’Algérie depuis quelques années déjà et qui constitue indéniablement le socle institutionnel pérenne qu’il faudra mener à terme en donnant davantage de visibilité aux données recueillies à ce jour.

Cependant, il y a une véritable urgence à prendre en ligne de compte certaines données relatives à la prédominance dans l’espace algérien de biens culturels issus de l’industrie culturelle transnationale, de la circulation de productions et de référents esthétiques entre les différents champs culturels. Cela concerne également l’émergence de nouveau médias en tant que supports de certaines expressions artistiques (chaînes satellitaires dédiées à la musique, au cinéma et au divertissement, sites et plateformes internet, etc.).

Ce constat incite à ne pas négliger les conditions de production et de réception des œuvres et leur impact dans les processus de socialisation artistique, aussi bien collectifs qu’individuels. En outre, il faut souligner certaines  implications pragmatiques qu’elles pointent (en particulier tout ce qui touche à la redéfinition du statut des artistes, de la question patrimoniale et des droits afférents, de l’identification de nouveaux modes de gestion des projets culturels, etc.).

Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à reconnaître que l’une des principales tâches d’une politique culturelle nationale est de développer une gouvernance culturelle flexible et innovante. Celle qui promeut la concertation avec les porteurs de projets et qui construit les fondements d’un partenariat actif avec les collectivités locales, les associations de proximité et le mécénat industriel et privé.

Libérer les initiatives culturelles en les accompagnant par des dispositifs d’aide à la création et à la gestion des projets est une nécessité qui ne doit pas pour autant signifier que l’ansejisation (ndlr : néologisme de l’auteur à partir de Ansej, Agence de soutien à l’emploi des jeunes) des structures culturelles (création-production-diffusion) soit la panacée en matière d’autonomisation des initiatives.

Rappelons que, outre les contraintes propres à la gestion d’entités économiques et commerciales, la nature de la production culturelle (sachant, par ailleurs, sa part minoritaire dans le budget des ménages) souffre de la variation des goûts, des modes et d’une forte concurrence à travers l’offre numérique infinie, en grande partie gratuite et/ou piratée. Ce qui en fait donc un secteur extrêmement vulnérable et fluctuant du point de vue économique.

Il n’y a pas, on s’en doute, de voie royale en matière de conception et de structuration d’une politique culturelle nationale et certaines prophéties expertes, disposant de solutions clés en main, sont tout aussi dangereuses que l’inertie routinière et satisfaite. Les choix et les stratégies obéissent à la fois à des conditions objectives du développement économique du pays, à l’état général du secteur culturel national et à l’offre des échanges mondialisés dans l’espace algérien physique ou virtuel. C’est pourquoi un état des lieux objectif et serein est plus que nécessaire. Il s’agira d’identifier les acquis en termes d’infrastructures, de dispositions législatives, de moyens budgétaires et de ressources humaines (en pointant davantage les compétences disponibles que les simples effectifs).

Le reste, c’est-à-dire les projets, les programmes et les prévisions dépendront tout à la fois des prospectives politiques que des initiatives individuelles et collectives citoyennes. Au final, l’investissement public en matière d’infrastructures et de budgets de fonctionnement, le management des projets, la formation et l’éducation à la culture, l’accompagnement des projets de développement décentralisé dans le secteur sont condamnés à se définir et se penser en termes de stratégie nationale et non d’initiatives conjoncturelles et circonstancielles. L’enjeu, évidemment, est de se prémunir à la fois des modèles administratifs rigides et hégémoniques et du laisser-faire, laisser-aller, au nom des logiques de marché dominées par la culture du loisir et de l’entertainement.

Hadj Miliani/ El Watan 

El Watan